Critique – Fiction

Vieille modernité

Céline Minard abâtardit l’histoire de France

Au rayon des curiosités littéraires, Bastard Battle de Céline Minard occupe une place de choix. Ce texte, d’abord paru en 2008, gagnant du prix Wepler­-La Poste (sur lequel siège un facteur et un prisonnier!), refait maintenant surface aux éditions Tristram. Se basant sur des faits réels, Minard raconte la prise d’assaut de Chaumont en 1437, à la fin de la guerre de Cent Ans. C’est par le témoignage de Denysot-le-clerc dit le Hachis dit Spencer Fine que l’on prend connaissance de l’histoire d’un groupe de mercenaires dirigé par une femme venue d’Asie, Vipère-d’une-toise, qui, à l’aide de ses techniques originales de combat, parviendra à libérer la ville fortifiée.

On le comprend, Bastard Battle est un roman qui prend assurément le parti de l’impureté. En effet, Minard mixe les faits historiques en y intégrant des éléments de fiction, transformant son roman historique en scénario de film de kung-fu ou de cowboys. Toutefois, ce qui pourrait apparaître comme une coquetterie un peu branchée révèle plutôt une authentique volonté de s’approprier les matériaux historiques avec souveraineté. Ainsi, la langue de Bastard Battle est elle aussi hybride, prenant la forme d’un faux moyen français mâtiné d’anglais et de japonais («Tout couvert d’emplâtres mais gigolant, il courut se jecter dans les braz d’Akira en l’appelant Senseï! Senseï!»), souvent joyeusement anachronique («tragédie jeskspirienne!»). Il faut d’ailleurs savoir que les mercenaires du milieu du quinzième siècle, les coquillards, parlaient entre eux un langage codé composé de différentes langues européennes. Le choix esthétique de Minard est donc motivé par une connaissance de l’histoire et une conscience de l’histoire de la langue. Cette langue provoque chez le lecteur un malaise, alors qu’elle lui semble à la fois familière et étrangère, le faisant sans cesse douter de sa compréhension du texte.

Dans ce tout petit livre d’une centaine de pages, Minard parvient d’abord à déjouer les écueils de la fiction historique qui, souvent, par rigueur, s’englue dans des descriptions dont le lecteur se fiche à peu près éperdument. En effet, Bastard Battle file à toute vitesse, ce qui lui confère humour et agilité. Certains critiques à la formule facile ont trouvé des similitudes avec Kill Bill! Si la comparaison tient la route d’un point de vue cosmétique, il faut bien voir que la représentation des batailles dévoile ici la profonde violence du passé, ce qui a peu à voir avec l’ironie moqueuse d’un Tarantino. De plus, Minard ne donne pas dans la citation postmo; la revisite de l’histoire est pour elle l’occasion de créer des formes. La vigueur de l’invention formelle et langagière de Minard fait assurément d’elle l’une des jeunes voix à surveiller dans cette littérature française contemporaine qui n’a souvent de contemporaine que le nom. Ce petit roman anachronique est résolument moderne.

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