Critique – Fiction

Fanon en Amérique

Rater une biographie pour faire de la littérature

En 1961, Sartre écrit que le «Tiers Monde se découvre et se parle par la voix de Frantz Fanon». Un tiers-monde qui s’étend jusque dans les banlieues noires des États-Unis, où la voix du psychiatre et intellectuel martiniquais résonne aujourd’hui à travers celle de John Edgar Wideman. L’écrivain afro-américain, fasciné par Fanon depuis sa lecture des Damnés de la terre, écrit moins sur Fanon qu’à Fanon, autour de lui et de son projet révolutionnaire. Exposant comment la domination s’inscrit dans la langue et le corps, Wideman s’attaque aux mêmes cibles que son idole, bien que la manière soit absolument différente.

Le projet Fanon est une œuvre ludique, au rythme brisé par d’innombrables digressions. C’est que «Fanon résiste à l’invention». Détournant les codes de la biographie conventionnelle, Wideman met en scène son échec à devenir Fanon. S’il s’amuse à pénétrer la conscience du psychiatre, à reconstituer le flux de ses pensées dans les moments charnières de sa vie, Wideman s’emploie surtout à montrer les failles de son entreprise. Par l’intermédiaire de son double, Thomas, écrivain travaillant à un scénario de film sur Fanon, il réfléchit sur les limites de la fiction, sur son processus de création, sur la musique que doit faire entendre son écriture. Wideman relève cet ambitieux pari en créant une langue qui n’est réductible à aucune autre, la «langue des nègres», la langue de Homewood, le quartier de Pittsburgh où il a grandi – et voilà pourquoi la lecture en traduction s’avère frustrante. Comme dans un collage où toutes les images seraient mises sur le même plan, sans perspective, l’écrivain «fourre tout, tout un chacun, tous les temps dans le présent, dans un flot de paroles intimes et immédiates», nous donnant à lire une prose bouillonnante, marquée par l’urgence de faire parler les siens.

Les mécanismes du système colonial, ceux-là mêmes qui sont démontés par Fanon dans ses écrits, peuvent être observés dans la description que Wideman fait de Homewood, où réside toujours sa mère. Il emprunte le regard et la voix de la vieille femme, perchée sur son balcon au sixième étage d’un hospice public. Le quartier ressemble à ces villes de colonisés que dépeint Fanon: «[…] lieu mal famé, peuplé d’hommes mal famés. On y naît n’importe où, n’importe comment. On y meurt n’importe où, de n’importe quoi.» On y meurt surtout de la violence que les oppressés subissent ou retournent contre eux-mêmes. D’Emmett Till à Trayvon Martin, l’actualité nous le rappelle sans cesse: être un jeune Noir dans les rues d’Amérique est mauvais pour la santé. À défaut de «faire sauter le monde colonial», comme le réclamait Fanon, John Edgar Wideman rend à la langue toute sa puissance et aux morts l’humanité qu’on leur a déniée de leur vivant.

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