Critique – Fiction

L’infâme famille

Marie NDiaye, prix Goncourt 2009, rappelle qu’on ne peut nier son appartenance à un clan.

Il y a un moment où l’enfant prend conscience qu’il est, précisément, enfant de quelqu’un, qu’un lien de sang l’attache à des êtres qu’il peut haïr ou adorer sans que cela ne change quoi que ce soit aux faits. La filiation transmet, en même temps qu’un amour complexe, mais indéniable, le sentiment d’une responsabilité envers cet amour, tâche morale et éthique que l’enfant et le parent acceptent ou rejettent avec plus ou moins d’humilité ou de honte. Dans Ladivine, Marie NDiaye explore les ambivalences qui s’étendent entre ces deux sentiments déterminant les rapports familiaux.

Aux Trois femmes puissantes qui lui ont valu le Goncourt en 2009, l’écrivaine oppose trois autres femmes – grand-mère, mère et fille – soumises les unes aux autres par un enchantement, ou plutôt une malédiction, un sortilège qui, en même temps qu’il éloigne les parentes, impose à chacune la culpabilité de cet écart et le sentiment qu’une faute a été commise envers la filiation. Trois femmes, ou plutôt quatre, parce que Malinka, fille de Ladivine Sylla, est aussi Clarisse Rivière, mère de Ladivine Rivière. Alors que Malinka change de nom pour abolir tout lien avec sa mère, qu’elle appelle «la servante» ou «la négresse», elle prénomme sa fille Ladivine afin de réparer l’offense commise à l’endroit de sa mère. Du coup, Ladivine Rivière devient la faute faite chair, fille à la peau blanche, à la fois lavée d’une négritude dont sa mère, métisse, ne voulait pas, et preuve visible de ce reniement des origines. En vacances dans un pays du Sud avec mari et enfants, Ladivine Rivière non seulement éprouvera un puissant sentiment de déjà-vu, mais elle sera reconnue par les habitants comme l’une des leurs, comme si la pâleur de sa peau n’arrivait pas à camoufler des origines qu’elle-même ignore pourtant. Captivée par le pouvoir de ces racines inconnues qui l’ancrent en ce lieu, Ladivine y disparaîtra.

La lecture d’un roman de Marie NDiaye laisse souvent une impression étrange dont la source est difficilement identifiable: est-elle causée par un certain envoûtement qui, en accointance avec les phrases longues et la répétition incantatoire de certaines formules, nimbe l’univers où les personnages évoluent d’une aura de magie, voire de sorcellerie? Ou encore par la désagréable certitude que l’écrivaine parvient à toucher, par l’entremise de ses personnages, à une vérité déplaisante, qui détermine néanmoins les relations humaines et familiales?

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