Critique – Fiction

Vingt-cinq nuances de beige

François Blais, anthropologue de l’ordinaire, retourne en classe.

On ne devient pas grand-chose dans les romans de François Blais, et on ne s’en porte pas plus mal. Assistés sociaux peu émus par les justes complaintes du contribuable, travailleurs satisfaits de passer d’une jobine médiocre à l’autre, intellos se faisant un devoir de sous­employer leurs capacités: personne ici ne cherche à remplir son compte en banque ou à être nommé par La Presse Personnalité de la semaine. Malgré l’indifférence généralisée des personnages vis-à-vis des conventions sociales, nous ne sommes pas non plus dans l’univers des Bougon: les grosses arnaques et les fines ruses pour détrousser son prochain, tout ça est laissé aux autres, moins par amour de l’humanité que par absence d’ambition. Être un asocial, un tout croche, un loser, pourquoi pas? Le titre du deuxième roman de Blais le dit de lui-même: Nous autres ça compte pas. André et Nicole de L’hiver de force ont beau n’avoir pas eu de grands projets côté reproduction, les romans de Blais montrent qu’ils ont une flopée de descendants terrés en ermite dans la Mauricie.

Dans La nuit des morts-vivants, Pavel et Henrik, tous deux employés d’entretien de nuit pour Maintenance des Chutes, tous deux amateurs de films d’horreur et de jeux vidéo, se retrouvent au conventum de leur école secondaire, près de vingt ans après avoir reçu leur diplôme. Restés à Grand-Mère quand «juste le fait d’être rendu à Montréal ça passe pour un gros achievement», peu pressés de mener une vie rangée avec des responsabilités familiales et des loisirs civilisés, confortablement installés dans «le business du torchage de planchers et du vidage de poubelles», ils doivent se rendre à l’évidence: aux yeux de leurs anciens compagnons de classe, ils passent «pour une belle paire de ploucs». Comme on peut s’y attendre de la part de deux hommes à l’ego particulièrement discret, ils ne s’en formalisent pas trop: au moins eux ne s’illusionnent pas sur la valeur de leurs accomplissements. Mais cette scène anticipe ce qui est en quelque sorte les prémices de La classe de madame Valérie: le regard qu’on porte sur le parcours des autres et le sien, en prenant pour point de départ l’école et les similitudes qu’on suppose exister au sein d’une même classe. À la sempiternelle question «comment doit-on vivre sa vie?», Blais oppose une pléthore de personnages qui, consciemment ou non, combattent les idées consensuelles sur la nécessité de l’épanouissement personnel et de la réussite professionnelle.

Dans les romans précédents de Blais, l’arc narratif des personnages était souvent réduit à zéro: Document 1, après tout, se termine sur le constat «qu’on ne fera jamais rien». Dans La classe de madame Valérie, Blais se lance toutefois dans des schémas plus complexes, et si les vies ordinaires, banales, sont toujours au centre du récit, l’auteur, fort du nombre de ses personnages, peut se permettre de moduler les teintes de beige selon une gamme infinie de nuances. C’est là son œuvre la plus ambitieuse, la plus réussie, celle qui lui permet de s’éloigner de la voie tracée par Ducharme pour créer du neuf à partir d’un matériel a priori insignifiant, celui de gens qui, contrairement à ceux de ses romans précédents, ne sont pas radicalement des perdants. Blais observe en alternance les vies des vingt-cinq écoliers qui peuplent la classe de cinquième année de Valérie Gauthier, enseignante à Grand-Mère, dans les deux jours précédant l’Halloween, le traditionnel – et cruel – concours du plus beau costume constituant le clou du roman. Non seulement Blais voyage-t-il entre ces vingt-cinq têtes d’un chapitre à l’autre, mais il se promène aussi entre trois époques: 1990, 1997 et 2011, des onze ans des élèves jusqu’à leur trente-deux ans, tout ça dans le désordre, révélant souvent le futur avant le passé et la conséquence avant la cause. L’un des plaisirs du livre est donc de reconstituer l’évolution de chacun; si un exposé oral révèle qu’à onze ans, on souhaite devenir joueur de centre pour le Canadien, archéologue, artiste ou bien médecin, sans surprise, les années 2010 montrent plutôt en action une conseillère en placements, un représentant pharmaceutique, une mère au foyer ou un fonctionnaire.

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