Inhumain, trop inhumain

Ces nanosecondes qui mènent le monde.

À Paris en 2013, la Banque de France, rien de moins, a financé à la Cité des sciences et de l’industrie une exposition intitulée L’Économie: Krach, Boom, Mue. Ce détournement des pitreries de Jacques Dutronc vise à réconcilier le peuple avec l’économie. On y a aménagé une aire de simulation du marché boursier dans laquelle les visiteurs sont invités à réagir intelligemment à des informations publiquement divulguées et à la conjoncture en achetant ou en vendant des titres. Il faut former le citoyen, car sa méconnaissance de la chose économique constitue «une menace pour la démocratie», selon les termes de Pierre-Pascal Boulanger, qui a participé à la rédaction du livre accompagnant l’exposition.

Et si c’était l’inverse? L’exposition vulgarisatrice ne se contente pas d’illustrer exclusivement le courant dit classique des «sciences économiques», elle donne continuellement l’impression que, derrière le flou des explications d’experts, les crises à répétition, les produits financiers pourris et l’emballement spéculatif à la bourse, les aléas économiques ont leurs «raisons». Mais ces raisons, étant donné la complexité du sujet, le bon peuple ne les saisit guère, sinon sur le mode dérivé et avilissant d’expositions populaires, voire de bandes dessinées ou de chroniques télévisuelles regorgeant d’analogies boiteuses et perverses, entre les budgets d’institutions diverses et celui de la ménagère.

Dans l’histoire, la vulgarisation s’est souvent montrée sœur de l’idéologie. Ou de la contre-idéologie, ce qui ne fait pas avancer les choses. Au moment où le marché justement s’encombre d’offres pédagogiques sur l’économie, d’autres discours, plus mordants, se développent. Petit éditeur belge, la maison Zones sensibles a fait paraître cette année deux essais d’Ervin Karp, intitulés tout simplement 6 et 5, lesquels ne sont pas plus difficiles à lire que les ouvrages dits accessibles, mais proposent un discours résolument original sur la façon dont le marché a littéralement perdu la tête. L’ouvrage Krach Machine: comment les traders à haute fréquence menacent de faire sauter la bourse, des journalistes suisses Frédéric Lelièvre et François Pilet (Calmann-Lévy, 2013), va dans le même sens. Le marché fait aujourd’hui l’économie de l’esprit humain et se trouve essentiellement cadencé au rythme de nanosecondes (un milliardième d’une seconde) par des algorithmes qui parfois dérapent. Un des pionniers de ces machines, Thomas Peterffy, a observé en 2010 qu’elles «ont évolué plus rapidement que notre capacité à les comprendre et à les contrôler.» Il devient impossible de parler des «réactions du marché» lorsque surgit dans l’actualité telle ou telle information de nature politique, à moins qu’il ne s’agisse d’une catastrophe. Le marché n’est tout simplement plus un sujet social. La seule rationalité le concernant relève de programmes informatiques que des experts de pointe lancent dans la bataille sans précisément savoir ce qu’il adviendra des milliers de milliards de dollars qu’ils mettent en jeu au quotidien.

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