La maladie du mensonge

Sur une stratégie littéraire d’Emmanuel Carrère.

Si vous utilisez le navigateur Firefox, lorsque vous tapez «do a barrel roll» sur Google, l’écran fait un tonneau. Ce n’est pas seulement de la performativité: on appelle ce type de fonction cachée un «easter egg». Il n’y a pas de bonne traduction pour expliquer dans notre langue les petits trucs informatiques auxquels on accède seulement à partir d’une phrase ou d’un mot de passe qui permettent de voir ce que les programmeurs ont caché au fond de leur code, de petits œufs que l’on découvre comme des gamins le matin de Pâques, si l’on désire filer la métaphore. Vous ne m’avez pas cru, alors vous avez tapé «do a barrel roll» et l’écran a basculé. Ce n’est pas grave, je ne vous en veux pas, moi-même, j’ai de la difficulté à me faire confiance. Comment vous êtes-vous sentis devant l’écran? Inquiet? Surpris? Je sais. C’est la beauté du «easter egg», d’être étonnant et d’inquiéter un peu.


Alfred Hitchcock sort d’une animalerie dans une scène de The Birds? Vous ne rêvez pas, c’est un œuf de Pâques avant la lettre.


Quand j’écris un livre, j’aime bien déposer des œufs de Pâques un peu partout. Dans Pourquoi Bologne, mon dernier roman, j’en ai caché plusieurs. Un de ces œufs concerne Emmanuel Carrère, écrivain dont j’admire le travail. Pourquoi? Parce qu’il se met lui-même en scène dans ses livres et parvient à faire sienne, en faisant fi des enjeux moraux, la «vraie vie» dans ce qu’elle peut avoir de plus atrocement invraisemblable. Je pense bien sûr à L’Adversaire, paru en 2000, un livre dans lequel Carrère, en bon lecteur de Philip K. Dick, nous oblige à reconsidérer nombre d’ordonnancements qui régissent l’ensemble de nos considérations sur la réalité. Dans ce texte, insituable génériquement (Roman? Biographie? Autobiographie? Enquête? Carrère préfère parler de rapport.), l’auteur a décidé de montrer non pas le caractère exceptionnel d’un fait divers particulièrement sordide, mais une autre déclinaison de la «banalité du mal». En s’appropriant l’histoire de Jean-Claude Romand et de sa famille, Carrère réfléchit au statut de la fiction et de la littérature face à ce qu’on appelle la vérité, en plus de tisser des liens très ambigus entre l’assassin et lui, au point où, en racontant la vie d’un meurtrier, Carrère parvient pour la première fois à utiliser le «je» dans sa narration.

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