Dossier

Chairs milliardaires

Le pauvre refoule, le riche se défoule: comment l’argent transforme le corps et l’esprit.

Parlons de l’économie qui procède de notre chair. La vitale, que l’autre, tout en calculs monétaires, vient seulement encoder. Pour s’en abstraire, et éviter qu’on en fasse cas. Faire l’économie des affects résume son programme. Revenons donc à cette économie de l’activité nerveuse, tout en quantum d’affects, en investissements, en monnaie de sens, en stratégies d’épargnes, dixit le lexique méta­psychologique de Sigmund Freud. C’est d’elle, secrètement, qu’il est question dans l’enjeu d’accumuler du capital financier.

L’économie psychique, on l’entend depuis 1915, vise à maintenir bas le taux d’excitation de l’appareil nerveux. Satisfaire un besoin, donner libre cours à une pulsion, soulager une tension, c’est surtout, pour lui, réduire l’agitation qui le démange, d’où l’impression de plaisir, plus précisément l’assouvissement du désir. Accaparer quelque chose, manger, baiser… À travers des affirmations, des manifestations, des expositions ou des rapports d’objet, le sujet se trouve à la recherche de stratégies grâce auxquelles il dépensera l’énergie psychique cristallisée dans des intentions. Ce déploiement psychique procède d’un rapport qui va de l’intérieur vers l’extérieur en tant qu’il a cours sans heurt, pour ainsi libérer l’appareil moral de sa charge.

Si la métapsychologie nous a appris à y voir le résultat d’un processus de «dépense», on peut davantage associer le bien-être que ces réalisations procurent à la réalité d’une épargne. Ce dont jouit la psyché lorsqu’elle manifeste ses intentions relève en fait d’une économie d’efforts, en ce qu’elle n’a pas eu, à cette occasion, à faire un travail de refoulement. La société lui a laissé médiatiser, sans contrariété, l’accomplissement d’un désir. Autrement, il lui aurait fallu refouler. Ce qui lui arrive, hélas! Le plus souvent, en effet, la psyché se voit contrainte au refoulement. Elle est continuellement appelée à contenir en son sein des assauts psychiques qui ne trouvent pas de correspondances dans les formes socialement admises, celles que Freud comptabilise à titre de «monnaie névrotique» (neurotische Währung).

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