Rétroviseur

Dix heures, fatigue, trois pesetas

Le livre s’ouvre sur le personnage de Matilde, en train de passer un test de dactylographie pour un patron au gros cigare qui ne l’embauchera pas. Nous sommes à Madrid au début des années 1930, et Matilde cherche un travail. Dans l’antichambre, elles sont des dizaines de candidates, toutes semblables, comme le sont les escaliers, les bureaux que Matilde a visités les derniers mois, sans qu’on la recontacte jamais. Quelques jours plus tard, un peu par hasard, parce que ça sentait bon, parce qu’échauffée par le soleil du printemps, elle s’est sentie «envahie de tendresse pour [la] blouse noire, qui va et vient entre les petites tables étroites, un plateau sur ses paumes de mains ouvertes, tendues», Matilde a demandé à travailler dans un salon de thé et y a été acceptée.

Paru en 1934, Tea Rooms: femmes ouvrières est le troisième livre de Luisa Carnés, romancière autodidacte et journaliste engagée, communiste, issue d’un milieu populaire, qui a arrêté ses études à onze ans pour travailler dans l’atelier de chapellerie de sa tante. À l’époque où Carnés entre en littérature, l’Espagne voit naître une avant-garde littéraire, celle de la Génération de 27. Et avant-gardiste, Tea rooms l’est certainement. Fruit de l’expérience de son autrice comme employée de salon de thé, le roman, qui se refuse à toute psychologie, est écrit au présent, avec des phrases courtes, et de rares commentaires lâchés en quelques mots au détour d’une parenthèse: les clients entrent et sortent – en une galerie de personnages vivants et singuliers –, les serveuses, coincées derrière le comptoir des pâtisseries, échangent une phrase ou deux, ou mangent en cachette. À l’extérieur, derrière la vitrine, c’est une rue animée, un cinéma et toute une vie à laquelle les employées n’ont pas accès:

Dehors, le loisir, le luxe, les divertissements et l’amour. Les hommes qui passent dans le salon regardent à peine la vendeuse. La vendeuse, dans son uniforme, n’est rien de plus qu’un appendice du salon, un appendice humain très utile. Rien d’autre. Et elle, la vendeuse, répond à cette indifférence avec mépris. […] «Ici, vous n’êtes pas des femmes; ici vous n’êtes que des vendeuses.» En créant cette maxime, la responsable s’en est elle-même exclue.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 334 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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