Critique – Cinéma

Des amis québécois

Deux Sud-Américains traversent en raquettes un boisé, par-delà lequel ils devraient être admissibles à l’asile dans «le meilleur pays du monde»: le Canada. Essoufflés, ils contemplent cette terre promise mais gelée en parlant de poutine, l’un disant à l’autre qu’il ne sait ni de quel fromage ni de quelle sauce on la recouvre. L’autre lui répond qu’un plat national doit bien tenir sur un fromage ou une sauce en particulier… Quelques lieues plus loin, deux Québécois à l’allure «gars d’bois» les interceptent mollement et restent pantois quand les arrivants leur demandent à leur tour de quel fromage et de quelle sauce exactement s’enorgueillit la poutine.

Cette introduction fait preuve d’un véritable sens de la comédie de situation, de la satire politique et, plus encore, d’une ambivalence culturelle que Le meilleur pays du monde s’apprête à déployer courageusement: les Québécois qu’on voit ici sont de toute évidence déconcertés, moins par la curiosité affichée des deux migrants que par la précision de leur question, alors que ceux-ci repartent sans trop attendre, se méfiant du silence confus qui règne et des ennuis qu’il pourrait laisser présager.

C’est peut-être parce que ce beau film de Ky Nam Le Duc est dédié à sa «famille et leur traversée» que nous sommes tentés de réfléchir à son cinéma à travers des figures de mouvements, de translations, d’allers-retours, où chaque personnage porte en lui un bout de son identité originaire tout en apprenant à la regarder disparaître sur sa terre d’accueil. L’ensemble du film joue ainsi sur des caractérisations identitaires claires. On pense, par exemple, à ce personnage de patriarche vietnamien, brillamment interprété par Nguyen Thanh Tri, dont la méchanceté – finalement un mélange complexe de pragmatisme, de fierté et d’instinct de survie transmis à la dure – résonnera chez n’importe quel enfant issu de l’immigration asiatique. Le fait est que cette «méchanceté à la manière de…», Ky Nam Le Duc sait la sonder pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un mécanisme de défense, tout en se l’appropriant afin de la mettre en contraste avec d’autres types de méchancetés à intensité variable, qui vont du carriérisme néolibéral typique des premières générations migrantes jusqu’à la xénophobie des groupes «natifs» d’extrême droite ou le trafic de femmes opéré par d’obscurs sugar daddies.

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