Critique – Cinéma

Le sens de la perte

Est-ce de la neige ou s’agit-il plutôt d’une triste pluie de confettis? Faut-il se fier aux rondeurs caressantes et chaudes de la musique ou bien au bruit du vent? Est-ce un début ou une fin? Prière pour une mitaine perdue, plus récent long métrage documentaire du réalisateur québécois Jean-François Lesage, s’ouvre comme une journée s’achève, par la nuit. Le tableau inaugural se précise doucement avec l’irruption d’un sapin. À n’en plus douter, nous sommes au plein cœur de l’hiver et il neige. Dès les premières minutes, Prière pour une mitaine perdue se construit un écrin fait de noir et blanc velouté, faisant de la nuit sa scène. La neige y devient presque grain photographique. La lente séquence d’ouverture donne le ton au film: de la douceur et de la retenue.

Récompensé de plusieurs prix ici et à l’international, dont celui du meilleur documentaire à Hot Docs en 2020, le film reprend un procédé déambulatoire cher au réalisateur d’Un amour d’été et de Conte du Mile End. Prière pour une mitaine perdue, c’est d’abord l’histoire d’une quête chorale qui a pour décor initial le comptoir des objets perdus du métro montréalais. Excellent choix pour un film qui réfléchit à la notion de perte que cette porte d’entrée du bureau des objets trouvés. Pour camper son film, le réalisateur fait le choix judicieux de placer sa caméra dans la cabine des employés. Ceci laisse toute la place à un étrange ballet humain de visages aux traits tirés par la crainte, s’adressant à une invisible présence.

Mais de quoi ont-ils peur, au juste? Tous et toutes de la même chose. De la perte. Une tuque, un sac avec toute une vie dedans, un cartable, une somme d’objets quotidiens égarés et dont la quête éperdue fait défiler hommes et femmes derrière la vitre de la cabine pour demander si, par hasard, une âme charitable les leur aurait rapportés. Par ce cadrage, la caméra remplace les employés de la STM, faisant de leur voix une abstraction. L’espace est défini pour construire une égalité entre ces chercheurs pleins d’un espoir inquiet. Car, devant la caméra comme devant la perte, tout le monde est égal. C’est ce dont on se rend compte dès les premières minutes du film. Tout le monde a l’espoir de retrouver l’objet perdu et c’est cet espoir qui les pousse tous et toutes à se rendre derrière cette vitre. Le dispositif n’est pas sans rappeler celui d’un confessionnal. La caméra devient ici l’interlocuteur à qui l’on adresse exclusivement ses prières et non plus ses repentirs. Très vite, à l’image de cette femme anglophone nommée Marie (comme en français, précise-t-elle), on sent les émotions qui s’incarnent dans ces objets égarés puis retrouvés: pour elle, une dernière et unique photo de ses parents, eux aussi perdus. En sondant les visages, les regards inquiets, puis, tantôt les sourires de soulagement pur, tantôt les soupirs de déception résignée, Jean-François Lesage poursuit son exploration de l’humain à travers le prisme familier d’une nostalgie toute personnelle.

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