Critique – Littérature

Déchoir

«Je suis un fils déchu de race surhumaine / Race de violents, de forts, de hasardeux», écrivait Alfred DesRochers au début d’À l’ombre de l’Orford. Il y a de cette déchéance dans le Peuplement de Mahigan Lepage: la voix du poète paraît, comme chez DesRochers, devoir s’excuser sans cesse de réduire la chair, le roc, la couenne, le bois et la terre des géants de son enfance à un verbe inapte à tout englober.

Si je parle de déchéance, il faut la mettre bien loin toutefois d’une dégénération, sur les rythmes doucement réactionnaires de Mes Aïeux; le texte de Lepage n’a rien à voir avec le néo-trad, en vérité, et tout avec un rêve abîmé au bout de sa course, dans la violence du réveil. Pour mieux dire: en racontant les titans et les dieux au long de la Patapédia, l’auteur donne un souffle de légende à une poignée de hippies arrivés après les mythes du Pays de Québec, éclopés pétris de contre-culture, animés par un retour à la terre qui enjambe la modernité afin de renouer avec la race. Or, il me semble bien que Peuplement se garde de tailler ses descriptions dans le regret, de nous parler d’un monde ancien comme de «valeurs perdues»; il nous dit la violence des mœurs, les maisons bringuebalantes faites à la main, les hommes qui soumettent les bêtes de gestes sûrs et puissants, les voitures comme des bateaux ivres sur les routes cahoteuses et désertes des rangs, il nous dit tout cela en lui instillant du merveilleux et du fantastique, de l’épique et du lyrique, mais – paradoxalement – peu d’idéalisme ou de nostalgie.

La déchéance, en fait, est le mot pour nommer la petitesse depuis laquelle nous proviennent le «père épique» et la «mère lyrique» de l’auteur, ainsi que ces femmes et ces hommes plus grands que nature; le fils, par ce regard en contre-plongée, souligne tout ce que ses mains ne savent faire: «La nature lui avait donné le don de comprendre les choses tangibles – et les choses tangibles seulement», écrit-il à propos du père. La réalité des corps, en effet, sature les pages de Peuplement, mais cette concrétude de la vie de la terre répète également le peu de place qu’occupaient les mots dans cette «langue chuintée, [ce] verbe économe»; les gestes, même éreintants, étaient préférés aux dialogues, «par mépris des paroles», raconte l’auteur. «La vraie pauvreté se trouvait là, peut-être, dans la minceur des récits qui auraient donné sens à l’aventure défricheuse, et à sa persistance par voie de génération», propose l’auteur à un détour, fine manière de justifier ces portraits et tableaux qui racontent, effectivement, l’aventure défricheuse et l’épopée de cette vie si loin des règles urbaines.

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