Critique – Littérature

En temps de paix

Un territoire accède à la fiction quand il est fini.
On raconte toujours en temps de paix.

— Michael Delisle

En 1956, le grand romancier brésilien João Guimarães Rosa fait paraître Grande Sertão: Veredas (Diadorim en français), un des cinq grands romans du XXe siècle, selon moi. Rosa y raconte le délitement du sertão – ce désert mythique, source de l’imaginaire populaire – du point de vue du criminel et des bandes errantes qui ont organisé la soif et l’ambition dans un lieu en manque de tout sauf d’histoires. Acte de remémoration, long monologue plein de zigzags, drame existentiel de la poussière, récit de solitude, Diadorim est un roman d’aventures tragiques, d’amour queer, une épopée de sable, un peu ce qu’aurait été l’œuvre de Jacques Ferron s’il avait eu le talent d’Anne Hébert. Cette immense relecture des mythes locaux, de la langue populaire, des schémas sociaux et amoureux, m’est revenue en tête en lisant deux grands romans argentins, chacun finaliste à des prix internationaux prestigieux (Booker et Goncourt), parce qu’ils s’attardent, tout comme chez Rosa, à un exercice constant de déplacement du regard, pour ancrer autrement des histoires, des territoires, et les rapports de domination qui les érigent. En résultent deux fresques troublantes et stimulantes, fondées sur la violence et sa transfiguration.

Les aventures de China Iron, de Gabriela Cabezón Cámara, et Notre part de nuit, de Mariana Enriquez, débutent de la même manière, en évoquant une lumière, un éclat, qui précipite un déplacement. Dans le premier récit, c’est le chatoiement d’un chien errant qui mène une adolescente autochtone sans nom à le suivre, puis à prendre la route pour sortir d’une misère abjecte. Nommant le chien Estrela («étoile»), elle va aussi se baptiser en découvrant le monde autour d’elle, China Josephine Star Iron y Tararira, comme si elle faisait corps avec son compagnon canin. Dans le second, c’est la sublime lumière matinale qui convainc Juan d’emmener son fils au nord de l’Argentine pour faire face au passé familial et aux attentes des aïeux. Deux errances qui sont autant de réécritures d’un passé national violent vécu dans les chairs et qui mènent à une quête de lumière aux formes diffuses. Les deux autrices argentines écrivent à partir d’un désir de s’affranchir d’un récit déjà constitué, d’en démailler la trame, comme Pénélope, moins pour retarder une conclusion inévitable que pour en transformer le sens et le parcours.

J’aime dire que les littératures des Amériques ont un problème de seuils. Elles doivent concilier un besoin de refuge, de préservation de soi et du monde connu (le home), et la nécessité de sortir du même, d’aller à la rencontre de l’inconnu, surtout s’il prend les traits d’un Autre (la frontier). Le seuil, c’est le point de bascule entre ces deux postures, ces deux espaces, le terrain trouble qui engage le mouvement, l’exploration, la transformation de soi, le rapport à la communauté. Les grands romans des Amériques, de Moby Dick à Fictions, des Fous de Bassan à Cent ans de solitude, sous une forme ou une autre, reprennent cette trame. Les romans de Cámara et d’Enriquez rejouent avec brio et lucidité cette oscillation.

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