Dossier

Comment arrêter

Dès 2012, nous étions en train de mythifier notre bataille comme un Grand moment de l’Histoire.

L’héritage de la grève étudiante? Ça fait dix ans qu’on fait semblant d’en parler. On «fêtait» déjà le premier anniversaire de la grève en 2013, comme pour essayer de mettre ça très loin derrière nous, à la façon des choses dont on parle une bonne fois pour toutes. Un an après les faits, on voulait déjà sceller ça sous une cloche de verre, question de faire de toute la patente une sorte de bibelot politique cute de notre histoire commune. Le «printemps érable». Ça allait être ben beau, à côté de la Révolution tranquille. Pendant que ça se déroulait, le milieu militant était traversé par la certitude qu’on vivait quelque chose d’historique. Les gens autour de moi parlaient comme si tout ce qui se faisait allait s’imprimer directement sur les pages d’un livre qu’on écrivait ensemble. Même à l’époque, ça me mettait mal à l’aise, je trouvais que ça avait quelque chose d’un peu morbide. C’est comme si, dans la tête de tout le monde, on avait déjà gagné. Et puis tout ça s’est effectivement retrouvé dans un livre.

Je me souviens encore de cette journée comme si c’était hier. Écosociété lançait au Lion d’or une anthologie en forme de carré rouge, dans laquelle était reproduite une bande dessinée que j’avais écrite avec François Samson-Dunlop. On est allés faire un tour, pour voir. On a flippé ben vite les pages du livre. Toute l’année qui venait de passer était là, shootée au formol de la nostalgie pis de la commémoration. La place était pleine. On a eu de la misère à rentrer. Au bout de cinq minutes, on a sacré notre camp. On se disait que ça sentait la mort là-dedans. Quelques coins de rue plus loin, il y avait une manifestation pour célébrer un an de ce qui dans notre esprit était censé ne pas s’arrêter. La police a vite mis un terme à ça et, une souricière plus tard, on se faisait livrer nos tickets. Ce soir-là, j’ai compris qu’il y avait une bonne pis une mauvaise manière de fêter la grève. La mauvaise impliquait qu’on y croie encore.

On tenait tellement à avoir notre «victoire» qu’on a tout fait pour se convaincre de son existence, quitte à se raconter des histoires. Je ne dis pas que rien n’a été gagné, ou du moins préservé. Mais quand on me balance des statistiques sur ce que les étudiants d’aujourd’hui économisent, grâce à la grève, je trouve qu’on est un peu à côté de la track. Peut-être que c’est moi qui suis naïf. Peut-être que c’est moi qui me raconte des histoires quand je continue de croire qu’on ne se battait pas seulement pour le gel des frais de scolarité. Pourtant, en s’efforçant de circonscrire tout ce qui s’est brassé pendant cette grève-là à deux ou trois points précis qu’on peut comptabiliser, on contribue à neutraliser l’héritage de 2012.

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