Dossier

La révolte des riches

Mais qui fait la lutte des classes?

En novembre 2006, le multi­milliardaire américain Warren Buffet se confie à un journaliste du New York Times. Questionné sur les déséquilibres troublants de la fiscalité américaine, l’emblématique self-made-man admet candidement ne verser à l’État, toute proportion gardée, qu’une fraction de l’impôt payé par la plupart de ses secrétaires. Étonné, le journaliste Ben Stein lui répond que si de tels propos étaient tenus par un politicien, il serait aussitôt accusé de vouloir réanimer la lutte des classes. Le milliardaire s’exclame, du tac au tac: «There’s class warfare, all right, but it’s my class, the rich class, that’s making war. And we’re winning.» On ne pouvait être plus clair.

Alors que les syndicats et les partis politiques progressistes ont depuis longtemps épuré leur discours de telles références marxisantes, la déclaration a de quoi surprendre. Elle mérite qu’on s’y attarde. L’homme d’affaires – qui, en termes de fortune personnelle à l’échelle planétaire, vient actuellement au troisième rang, selon le palmarès dressé par le magazine Forbes – ne fait pas ici qu’admettre l’existence de la lutte des classes; il affirme surtout faire partie de la classe qui mène et gagne la guerre. Manifestement, le milliardaire a tout à fait conscience des intérêts de l’overclass à laquelle il appartient et il sait quel programme politique ces intérêts commandent: attaquer les politiques fiscales progressives et, par extension, tout ce qu’elles permettent de financer.

La déclaration de Buffet n’est pas qu’anecdotique. Elle est révélatrice de l’état d’esprit qui règne depuis au moins trente ans au sein de l’élite politique et économique américaine, et pas qu’américaine. Pendant que la gauche se «citoyennise» et se replie sur la défense des minorités et la lutte contre la discrimination, ceux qui gouvernent sont restés lucides: les ultrariches ont compris qu’ils ont tout à gagner, comme groupe, à nous convaincre que nous n’existons que comme individus. Warren Buffet a raison deux fois. Sur la persistance de la lutte des classes, évidemment, mais aussi sur le fait qu’il semble n’y avoir qu’un seul des deux camps qui mène réellement cette guerre de manière proactive.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 302 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!