Reportage

Occuper le straight park

Les skateparks ont longtemps été investis par des hommes hétérosexuels qui performaient le genre au plus près de ses codes, et ce, malgré l’aspect contestataire associé à ces lieux devenus presque mythiques. Cet été, pourtant, en pleine pandémie, des dizaines de jeunes queers de Montréal prennent d’assaut le parc sous le viaduc Van Horne et y revendiquent leur droit d’être aussi dans cet espace, dont l’occupation, depuis ses tout débuts, est la contestation de l’ordre établi.

Va-t-on l’enterrer en terre chrétienne alors qu’elle cherche volontairement son propre salut? [Un des fossoyeurs, à propos d’Ophélie.]

— Shakespeare, Hamlet

Vendredi après-midi, au gym extérieur de la rue des Carrières. Deux hommes commentent la présence de carcasses de bières au sol, pendant que je fais des abdos sans chandail avec un mal de tête profond. Ces hommes – soixante ans environ –, je les écoute. Ils commentent avec une déception affectée (et non pas sans ironie) le fait qu’ils aient manqué le party, un party où j’étais la veille, à partir des petites heures de la nuit jusqu’à celles, fatidiques, où la vie commerciale reprend son cours.

Cette expression, «le party», je la trouve réductrice, car, malgré les apparences, une sorte de mouvement social s’est produit cet été. Les deux hommes ne le savent certes pas, parce qu’aucun média n’en a parlé. Mais, à Montréal, pendant la pandémie de la covid-19, à l’initiative de trois personnes trans du Mile End (Dolly Frank-Harry, Samantha Blake et Opi), des gens marginalisés ont occupé le skatepark sous le viaduc Van Horne pour apprendre et pratiquer la planche à roulettes, et, quand les regroupements ont pris de l’ampleur, pour faire la fête, oui. Ces rassemblements, au milieu des rampes de skate et sous les projecteurs tout juste installés par la Ville, ont permis à plusieurs personnes, comme moi, de se retrouver et de s’aimer alors que les regroupements intérieurs demeuraient interdits. Pas toujours à distance, je l’avoue. Sauf que, dans cet univers hors-la-loi, quelque chose de magique s’est produit. Une oasis dans un désert d’austérité.

Ça fait que je les écoute sans broncher, ces hommes, l’oreille tendue, parce que je suis avide d’entendre leur verdict sur cette scène de crime. Je les regarde contempler les signes de l’infraction, et je constate que c’est assez dégueulasse, en fait: des corps morts de bières jonchent le sol, empêchant presque le bon déroulement des activités musculaires des gym rats auxquels je me suis joint. J’entends les boomers, cheveux raidis, longs manteaux gris, commenter l’audace de faire une fête extérieure pendant la pandémie (ils ont sans doute été habitués dans leur jeune temps à la dissidence, aux révolutions accompagnées de toutes sortes d’épithètes). Ils sourient, sans trop comprendre. Ils sourient. Et ça me plaît, dans le fond; il y a une partie de moi qui se réjouit qu’ils voient dans ces signes quelque chose de positif, plutôt que négatif, même s’ils ne les comprennent pas tout à fait.

Gabriel Cholette est docteur en littérature médiévale. Son livre Les carnets de l’underground a été publié chez Triptyque dans la collection «Queer».

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 334 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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