Témoignage

Les zones peu fréquentables de la trace (politiser et poétiser Glissant)

Chez Édouard Glissant, la relation naît de la pensée du gouffre et de la violence coloniale.

Nous Antillais, nous avons l’habitude des gouffres.
Le vertige
Cet éblouissement du ciel frappé sur les vagues […]
La traite navigue sur des gouffres

— Édouard Glissant

these thoughts are also a cargo. they migrate without ever arriving at a store. thougths know no store are unsure and sometimes dissemble. […]
the letters syncopate atop the screen but are backspaced. the is rewritten
[ces pensées sont aussi un cargo. elles migrent sans jamais arriver en magasin. des pensées qui ne connaissent pas de magasin sont incertaines et quelquefois se désassemblent […]
les lettres syncopées tout en haut de l’écran mais qui s’effacent. le est réécrit]

— Kaie Kellough, Magnetic Equator

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Ce n’est pas sans émotion qu’aujourd’hui j’interviens sur un poète – si vous permettez que je définisse son ample pensée – qui a beaucoup compté pour moi, à l’époque où je cherchais une porte d’entrée pour aborder la poésie dite hermétique du grand poète haïtien Magloire-Saint-Aude, qui en quelques plaquettes de vers avait réussi à réorienter avec quelques autres le cours de la poésie de notre pays. La pensée d’Édouard Glissant, tout particulièrement son Introduction à une poétique du divers avait alors constitué une pierre angulaire pour ces travaux. Ainsi, pour demeurer fidèle au puissant tremblement de la pensée que j’avais vécu alors, je vais vous proposer quelques fragments réflexifs pour me réaccorder avec ce qui m’avait permis d’entrer en dialogue avec l’œuvre de Magloire-Saint-Aude, une poésie de belle eau et une subjectivité qui avait choisi le refus et le retrait comme modalités principales d’expression.

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Comme ce cargo sans arrimage imaginé par le poète guyano-canadien Kaie Kellough dans son très beau Magnetic Equator, j’avais envie de placer ma brève intervention dans la filiation glissantienne du tremblement et de ce qui se désassemble pour aborder sa pensée complexe, en retrouver les racines historiques, politiques et éminemment poétiques, au lieu de la faire tenir dans les quelques expressions qui l’ont consacrée: chaos-monde, opacité, trace, diversalité, le tout-monde, la relation, etc., qui semblent en cerner le caractère spéculatif, dissocié de toute appartenance, voire critique de toute identité, de tout lieu, de toute encombrante particularité.

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Or, c’est, il me semble, oublier d’où part cette pensée si ample qu’elle a pu embrasser le monde. Ici, aujourd’hui, ébranlée par l’écueil profond qui a agité un peu frivolement le monde universitaire, autour de questions de liberté posées à rebours de la libération authentique, aussi ébranlée par le violent rappel des images insoutenables des migrants haïtiens rattrapés à fouet et à cheval aux frontières du Texas pas plus tard que la semaine dernière, je voudrais proposer un retour à ce point de départ que Glissant lui-même identifiait sous le vocable du gouffre.

Le gouffre qui consiste à avancer terrifié vers quelque chose qu’on ne connaît pas, qu’on ne peut pas nommer et qui se refuse d’ailleurs à toute reconnaissance.

Le gouffre de la cale du négrier, qui peut, comme on l’a vu, se rappeler si brusquement à notre mémoire pour sans cesse revenir hanter par ses différentes réincarnations jusqu’à notre époque contemporaine.

Le gouffre de la mer qui engloutit, comme dans le poème océanique de NourbeSe Philip, poète afro-canadienne, Zong!, qui tente de ritualiser et de restituer cette mémoire.

«Nous, Antillais, disait Glissant avec son élégance habituelle, nous avons l’habitude des gouffres. Nous n’en faisons pas une histoire.»

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