Témoignage

Une longue complicité

De l’amitié suivie entre Édouard Glissant et le Québec.

Goyave, 11 novembre 2018. Il pleut presque sans arrêt. Une pluie fine mais abondante. Les ondées se succèdent à un rythme régulier, d’heure en heure, sans discontinuer. Une Guadeloupe de l’ombre, sans soleil. Comme je ne l’avais encore jamais connue auparavant. Novembre. Nos rencontres pour le prix Carbet avaient généralement lieu en décembre. Nous avions l’habitude d’y subir quelques ondées, sans trop d’importance. Aujourd’hui, nous pataugeons dans un sol spongieux et humide: difficile de passer outre. Nous attendons les résultats de la course des voiliers, cette fameuse Route du rhum dont les dates coïncident avec notre séjour. François Gabart, le favori, semble avoir des difficultés techniques et perd du terrain. Sylvie Glissant, directrice de l’Institut du Tout-Monde et responsable de l’organisation de notre jury, sera sûrement déçue, car elle sait Gabart assez proche de la pensée de Glissant. Le thème retenu pour nos rencontres cette année est «La traversée: solitaire et solidaire»: une soirée spéciale est prévue sur ce sujet. Le prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-Monde, créé en 1989 par Édouard Glissant et par les rédacteurs de la revue Carbet, récompense chaque année une œuvre ouverte aux imaginaires et aux identités en résonance.

Le premier écrivain à recevoir le prix fut Patrick Chamoiseau pour Chronique des sept misères.

Pour ma part, j’ai été recrutée en 1991 à Montréal par des membres du comité de rédaction de la revue Carbet, nouvellement créée. Je fais partie de ce jury depuis cette date, ce qui m’a donné le privilège de rencontrer Glissant régulièrement. Comme président du jury, il animait nos débats avec une ferveur dont l’inquiétude n’était pas absente. Car chaque année la même question revenait: y aurait-il un livre apte à représenter cette «poétique de la relation» chère à l’auteur du Discours antillais? Poétique qui repose sur la reconnaissance d’un lieu et d’une culture ouverts sur la totalité-monde, cette pensée archipélique qu’il n’a cessé de développer. Rejetant tout exotisme à relent folklorique, Glissait cherchait dans les textes avant tout une écriture, c’est-à-dire une poétique arrimée aux singularités du Divers.

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