Colloque

Édouard Glissant

Retrouver la complexité du monde

L’année 2021 marquait le quarantième anniversaire de la publication du Discours antillais, du philosophe, poète et écrivain martiniquais Édouard Glissant. Cet essai est un jalon majeur d’une pensée non systémique du monde. Partant d’un lieu, les Antilles, abordant la littérature, l’esclavage, la créolisation, les résistances quotidiennes, Glissant tisse un archipel de ces manifestations pour en faire une tension créatrice et un imaginaire de l’émancipation. Les textes rassemblés dans ces pages entendent diffuser plus largement les propos échangés dans le cadre de l’événement «Édouard Glissant au Québec: 40 ans après Le discours antillais», organisé en septembre 2021 à Montréal par Philippe Néméh-Nombré et Michel Nareau, membres du comité éditorial de Liberté. Le présent entretien est issu d’une table ronde tenue lors de ces trois journées d’activités.

Philippe Néméh-Nombré — Je suis très heureux d’avoir réuni trois des personnes les mieux placées pour discuter d’Édouard Glissant au Québec et de l’influence du Québec sur la pensée de l’écrivain. Michel Nareau et moi-même tenions à créer cet espace, cette brèche, pour parler de Glissant et réfléchir avec lui en rapport avec l’endroit où nous nous trouvons. Édouard Glissant, c’est une politique, une poétique, une forme, une démarche et une archive. C’est aussi, possiblement, une écologie. Pour en discuter, nous sommes très chanceux d’avoir à nos côtés Lise Gauvin, Rodney Saint-Éloi et Raphaël Lauro.

Lise Gauvin est professeure émérite au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Elle a publié en 2020 des entretiens sous le titre Les lieux de Marie-Claire Blais (Nota bene) et, en 2021, un roman, Et toi, comment vas-tu? (Leméac). Elle a reçu en 2018 le prix du Québec Georges-Émile-Lapalme et, en 2020, la Grande médaille de la francophonie décernée par l’Académie française. Elle a publié en 2010 des entretiens avec Édouard Glissant sous le titre L’imaginaire des langues (Gallimard).

Rodney Saint-Éloi est poète, essayiste, éditeur et écrivain plusieurs fois primé. Il a récemment fait paraître Quand il fait triste, Bertha chante, Les racistes n’ont jamais vu la mer et Nous ne trahirons pas le poème. Il a également fondé la maison d’édition Mémoire d’encrier, qui a publié la pièce Monsieur Toussaint / Misyé Tousen, d’Édouard Glissant.

Raphaël Lauro est professeur au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Il a consacré de nombreux textes à l’œuvre de Glissant, notamment sur ses archives, et entre autres celles du Discours antillais. Il mène présentement un projet de recherche intitulé «Le plus québécois des Antillais: présence d’Édouard Glissant au Québec et en d’autres lieux du Canada». Il a aussi été le secrétaire et l’assistant de Glissant, de 2008 à 2011.

Pour bien asseoir la discussion, j’aimerais que vous poursuiviez vous-mêmes cette présentation, puisque certaines choses m’ont certainement échappé. Pourriez-vous nous parler de votre relation respective à Édouard Glissant?

Lise Gauvin — Merci pour ce bel accueil. Je suis heureuse d’avoir l’occasion de parler de Glissant, que j’ai bien connu et que j’ai eu le privilège de fréquenter pendant plusieurs décennies. Je pense que ces fréquentations ont eu une grande importance dans ma propre vie et dans mon parcours. Le sujet «Glissant au Québec» est un énoncé approprié parce que Glissant s’intéressait beaucoup aux lieux. Glissant a eu des relations privilégiées avec le Québec. Il est venu plusieurs fois aux Rencontres internationales des écrivains, il avait des amis très chers au Québec et il y séjournait fréquemment. Je pense que sa présence ici a été significative à certains moments, que j’aimerais rappeler brièvement.

D’abord, j’ai entendu Glissant pour la première fois en 1972, lors d’une conférence qu’il donnait à l’Association des universités partiellement ou entièrement de langue française, organisée à Québec. L’essentiel de la communication qu’il a livrée à cette occasion a d’ailleurs été repris dans Le discours antillais. On retrouve là des points essentiels de sa pensée, de ce qu’il développera plus tard. Il écrit: «J’appelle ici langage une série structurée et consciente d’attitudes face à (de réactions ou de complicités avec, de réactions à l’encontre de) la langue qu’une collectivité pratique, que celle-ci soit maternelle ou non. La langue crée le rapport, le langage crée la différence, l’un et l’autre aussi précieux. […] Je te parle dans ta langue et c’est dans ton langage que je te comprends.»

Lorsque j’assiste à cette conférence de 1972, je viens tout juste d’être engagée à l’Université de Montréal et on m’a déléguée à ce congrès simplement parce que j’avais de la famille à Québec. Je parle donc à Glissant après l’événement et je remarque qu’il s’intéresse beaucoup à la poésie québécoise. Il me demande de lui suggérer quelques ouvrages et, lorsque je le revois le lendemain après-midi, je lui remets L’homme rapaillé, de Gaston Miron, qui vient d’être publié, en 1970. Glissant connaissait déjà Miron, mais il n’avait pas encore eu entre les mains L’homme rapaillé. Il a d’ailleurs publié dans Acoma, la revue qu’il dirigeait alors, les Monologues de l’aliénation délirante, de Miron, dans un numéro qui s’intitulait «Sur le délire verbal coutumier». Glissant a été fasciné par le livre, et Miron et lui sont devenus de grands amis. Cette amitié a duré jusqu’à la fin de la vie de Miron.

En 1991, j’ai été invitée à faire partie du jury du prix Carbet de la Caraïbe. Le jury se réunissait sur une île des Antilles, une semaine par année. J’ai, là encore, eu l’occasion d’interroger Glissant lors des rencontres de ce jury, qui étaient en réalité de véritables séminaires. Devant le micro, il était d’une générosité incroyable. Il répondait à toutes les questions, n’en évitait aucune et n’était jamais condescendant. C’était vraiment une belle expérience. Sur vingt ans, j’ai réalisé avec lui six entretiens. Puis, en 1995, je le convaincs de venir faire des conférences à l’Université de Montréal. Je venais d’être nommée à la direction de la revue Études françaises et je m’étais donné comme mission de relancer le prix de la revue, un prix qui avait d’abord été appelé prix de la Francité, donné à Ahmadou Kourouma en 1968, puis à Miron en 1970. Le prix était tombé en désuétude parce qu’il n’y avait plus de financement. Nous avons trouvé un budget avec le CRILQ pour cette invitation et les Presses de l’Université de Montréal ont accepté de s’occuper de la publication. Ainsi est né l’essai Introduction à une poétique du divers, en 1995, qui a été publié avec toutes les interventions et les questions du public à Montréal, puis chez Gallimard en 1996.

Plus tard, en 2009, Glissant a prononcé la conférence inaugurale d’un colloque à la Sorbonne. Il y a parlé du rapport au roman, annonçant plus ou moins la mort de ce dernier. Il y affirmait que le roman en tant que seule fiction, ou que «récitement» de ce qui se voit du réel, avait cessé d’être une représentation littéraire significative. Puis, lors d’une dernière rencontre du jury du prix Carbet en Martinique, Patrick Chamoiseau, qui faisait aussi partie du jury, m’a suggéré d’interroger à nouveau Glissant sur la question de la langue, de façon à lui permettre de compléter l’entretien de 1991. C’est ce dernier entretien de Glissant qui m’a donné l’idée de réunir les textes sous le titre L’imaginaire des langues, dernier livre publié du vivant de Glissant, chez Gallimard en 2010.

En définitive, ce que je retiens de Glissant est d’abord et avant tout une pensée chercheuse, une pensée du tremblement, qui m’a appris à me méfier de l’esprit de système. Je retiens aussi une grande générosité de parole, ainsi qu’un désir constant de discussion et de mise en relation des êtres et des idées.

Rodney Saint-Éloi — Je voudrais pour ma part commencer dans un autre lieu, qui est Port-au-Prince, alors que j’étais tout jeune et que je cherchais à exister en tant qu’être humain, en tant qu’intellectuel, dans un environnement où il y avait très peu de livres, alors ceux qu’on trouvait, on les dévorait, on les absorbait véritablement. C’est ainsi que j’ai commencé très tôt à adorer Aimé Césaire, le Cahier d’un retour au pays natal, à marcher dans les rues en lisant avec mes amis, lorsque je fréquentais le Collège canado-haïtien, un établissement tenu par les Frères du Sacré-Cœur, des Québécois. Vous voyez, on n’est jamais trop loin. J’ai commencé, donc, par Cahier d’un retour au pays natal, que j’ai appris par cœur et que je récitais. J’étais comme aveugle et je pensais qu’il n’existait qu’un seul écrivain, un seul poète, et qu’il s’appelait Aimé Césaire. Les autres existaient, mais ils étaient à côté. Comme on le disait, Césaire était «le nègre fondamental». C’était comme ça. Quand on disait «le nègre fondamental», j’avais l’impression qu’il était un baobab, c’est-à-dire qu’il s’agissait d’un horizon poétique indépassable. C’était aussi l’avenir.

Puis j’ai eu la chance de rencontrer Hervé Denis, et lorsqu’il a monté la Tragédie du roi Christophe, d’Aimé Césaire, je pense avoir vu la pièce quarante-cinq fois. Il n’y avait rien à faire en Haïti et le théâtre était gratuit pour moi, donc tous les soirs, j’y allais. Je me suis initié comme ça, et un jour j’ai commencé à comprendre que le contrepoint d’Aimé Césaire, c’était Édouard Glissant. Chez Glissant, j’ai redécouvert tout ce que j’avais lu chez Césaire, mais dans une espèce de retournement, de renversement. Ça m’a beaucoup aidé à comprendre qu’on pouvait être autre chose, qu’on pouvait être dans cette altérité poétique, et donc j’ai lu Césaire et Glissant en parallèle. J’ai découvert dans Le discours antillais que j’étais en fait complètement aliéné. Chaque fois que je lisais Glissant, c’était pour moi comme un défi et quelque chose de très personnel, comme si mon chemin d’humanité avait à passer par là; me «désaliéner» avec Le discours antillais. Il me fallait apprendre à écrire aussi.

Pour vous dire la vérité, au départ, je n’ai rien compris de Glissant. J’aimais ne pas comprendre. J’étais dans cette fièvre, j’avais envie de comprendre, et c’était pour moi un défi. C’est comme s’il y avait quelque chose de très précieux, et qu’il fallait enlever les premières couches pour pouvoir entrer dans une zone de communication essentielle, là où le feu prend. J’ai toujours eu l’impression, en le lisant, qu’il fallait traverser la première montagne, puis la deuxième, pour aller jusqu’au bout et y trouver une petite lueur. C’est ce qui m’est arrivé en lisant Poétique de la relation, et en rencontrant un certain nombre d’intellectuels. Par exemple, quand on vit dans les Caraïbes, on ne peut pas ne pas citer Frantz Fanon, Édouard Glissant, Aimé Césaire, Léon-Gontran Damas. Je pense que ce sont des voix qui sont complètement associées, comme Maryse Condé, comme Simone Schwarz-Bart. Toutes ces voix ont fait de moi qui je suis. Quand j’ai commencé à lire les théories de Glissant, je me suis dit: franchement, c’est de la mystification. Je n’avais pas les outils pour comprendre et, en le relisant – car je crois qu’il ne faut pas lire Glissant, il faut le relire et toujours le relire –, je me suis toujours demandé: est-ce que Glissant comprend ce qu’il croit nous dire? J’ai rencontré un jour un traducteur qui me disait que Glissant était son pire cauchemar. En le traduisant, il a compris que Glissant fabulait à partir de certains auteurs. Or Glissant, c’est une pensée de la complexité, comme Patrick Chamoiseau l’a formulé, une pensée extrêmement sophistiquée.

En regardant un documentaire où Glissant dansait, j’ai été très touché de le voir ancrer sa pratique dans quelque chose de populaire. En Haïti, les intellectuels ne dansent pas; la danse populaire, ce n’est pas pour les intellectuels. Glissant envoie donc des signaux contradictoires. Et je pense qu’il a ramassé tous les contraires pour les mettre en relation, que ce soit dans sa vie ou dans son œuvre. Il ne fréquentait pas forcément les intellectuels. C’est fondamental pour moi de voir comment Glissant a enlevé le système de mon esprit, pour y introduire quelque chose de chaotique.

Raphaël Lauro — C’est intimidant de parler de Glissant à la suite de Lise et de Rodney, parce qu’ils l’ont bien connu et parce qu’ils ont œuvré à la diffusion de sa pensée. S’il faut dire comment j’ai rencontré Glissant, je dirais que, comme tout étudiant en littérature des Caraïbes, je m’intéressais à la philosophie et à la poésie, et il m’est apparu que c’était l’auteur que je devais étudier, car il était le seul à faire se rejoindre aussi fortement la poésie et la philosophie, en même temps. Cela m’a poussé à faire un mémoire et à commencer une thèse, et c’est à ce moment que je suis allé rencontrer Glissant. Il cherchait alors un secrétaire, je me suis proposé et il a accepté. Pendant trois ans, j’ai été à ses côtés, ce qui était un privilège, car je l’ai vu écrire ses derniers livres, notamment Philosophie de la relation, qui est, je crois, l’un de ses livres les plus importants. Il a aussi écrit des manifestes qu’on tend à oublier et qui redisent que Glissant n’a jamais cessé son combat, comme on a voulu le faire croire souvent, en prétextant qu’il y a un Glissant militant des années 1960, mais que, par la suite, il n’était plus fâché contre l’état du monde. En réalité, Quand les murs tombent: l’identité nationale hors-la-loi?, publié en 2007 avec Patrick Chamoiseau, est un livre important, un manifeste sur l’identité nationale. Son adresse à Barack Obama, L’intraitable beauté du monde, en 2009, est aussi très forte. Son soutien aux grèves en Guadeloupe et en Martinique en 2009 est également important. Bref, j’ai pu assister à tout cela, ainsi qu’à la construction du regard rétrospectif qu’il a développé quand il a décidé de réunir ce qu’il a appelé Une anthologie de la poésie du tout-monde. Ce fut une œuvre passionnante de composition, cette anthologie. Ensuite, il est mort, ce qui a évidemment été très triste et douloureux. S’en est suivi pour ma part une seconde rencontre de Glissant, car j’ai commencé à rassembler ses papiers et ses archives, à faire l’inventaire de son œuvre. C’était l’une des missions qu’il m’avait confiées de son vivant – lui-même avait oublié certains de ses écrits. C’est un travail qui a pris quatre ans, qui a duré jusqu’à ce que ses archives entrent à la Bibliothèque nationale de France, comme trésor national. C’était d’ailleurs une première pour un auteur caribéen de langue française.

Rodney, au début, parlait de commencer dans un lieu, en partant de Port-au-Prince, pour ensuite arriver au Québec. J’aimerais revenir à la question du lieu. Comment le lieu où l’on est ici, le Québec, a-t-il eu une incidence sur la pensée de Glissant? Inversement, comment Glissant a-t-il eu une incidence ici?

LG — Quand Glissant vient ici en 1976 participer à la Rencontre internationale des écrivains sur le thème «Où en sont les littératures nationales?», il brosse tout un portrait de ce qu’est la littérature pour lui, et cela lui donne l’occasion d’élaborer sur la sacralisation et la désacralisation. Il puise alors plusieurs exemples chez les écrivains québécois qu’il a pu rencontrer. Il dit qu’on doit «allier ce mythe à cette démystification, cette innocence première à cette ruse acquise», et que «les ricanements acérés de Godbout sont au Québec aussi nécessaires que les emportements inspirés de Miron». À plusieurs reprises, il revient avec ces éléments, avec ces exemples québécois. Il parle de Ferron, de Miron, de Godbout, et il s’est servi de cette rencontre comme laboratoire pour parler des littératures nationales, ou, autrement dit, des «petites littératures». Il explique que ces petites littératures témoignent de la volonté d’exister dans le monde. Or le lieu est un concept nécessaire pour qu’il y ait une parole située dans le monde, cela traduit le fait d’être au monde. Je crois aussi que Glissant a apporté beaucoup au Québec avec sa réflexion; on le voit dans les conférences qui suivent l’Introduction à une poétique du divers. Il y a vraiment un aller-retour de la pensée entre les propositions de Glissant et le Québec.

RL — Les lieux de Glissant, il y en a au moins trois. D’abord, il y a la Martinique, puis l’archipel des Caraïbes et les Amériques. Le lieu varie dans sa proclamation; parfois Glissant se dit penseur des Amériques, de l’archipel, ou alors martiniquais. La pensée du tout-monde est aussi une pensée qui est attentive au lieu, à ce qu’il appelle la relation entre les lieux, sans qu’elle soit une relation d’un lieu à l’autre. La relation est en quelque sorte intransitive, elle convie tous les lieux en même temps, et le Québec y occupe une place très importante. Glissant voit le Québec comme un autre lieu des Amériques qui peut faire écho à son expérience. À ce sujet, je pense qu’il faut distinguer plusieurs périodes. D’abord, dans les années 1950-1960, il y a une période où c’est la solidarité entre «anciens colonisés» qui l’attire vers le Québec, et c’est notamment le grand moment du Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris. C’est durant ces années que Glissant rencontre Miron, à Paris, et qu’il y a tout de suite une solidarité qui se crée autour de la domination de la langue française, ou plutôt autour de la mise en péril du français pour Miron et les Québécois. Ensuite, il y a toute la période de la revendication de la littérature nationale, et là, c’est un combat conjoint, Glissant se bat aussi en Martinique pour une littérature nationale. Puis il y a une autre période, dans les années 1990, plutôt axée sur la francophonie, et ce n’est pas tout à fait le même Québec qui entre en relation avec Glissant. Aujourd’hui, cela a encore changé; on ne parle plus de Glissant dans le cadre d’enjeux de littérature nationale au Québec, on le mobilise autour d’autres questions. Les formes les plus récentes de l’effet Glissant au Québec, on l’a vu encore en 2019, s’étendent jusqu’à la création, au Musée des beaux-arts de Montréal, d’une aile consacrée aux arts du «tout-monde». Il y a ici aussi une relecture de Glissant, une lecture politique.

RSÉ — C’est d’ailleurs Glissant qui a préfacé l’édition de L’homme rapaillé publiée chez Gallimard. Je voudrais souligner que, lorsqu’on est antillais, on est marqué par le fer colonial français. On est marqué par un sens, au point où l’on ne devient écrivain que lorsqu’on est à Paris. Hors de Paris, on n’existe pas. Il n’y a pas d’autres lieux. En revanche, le Québec a développé un fantasme sans le savoir. Il y a vingt ou trente ans, aux Antilles, quand tu publiais au Québec, c’était comme si tu avais encore ton manuscrit dans ta poche; publier chez un éditeur québécois, ça ne faisait exister personne. Or quand on pose la question de l’espace littéraire, de l’exiguïté d’un espace donné, lorsqu’on évoque les notions de périphérie et de centre, on voit bien qu’il y a quelque chose qui, désormais, se passe au Québec. Du moins, nous sommes arrivés à quelque chose qui commence; à l’établissement d’un espace littéraire qui se met en place. Cela n’existe pas, ou à peu près pas, dans les Antilles. Là, ce sont de véritables colonies, c’est-à-dire des colonies achevées, où le préfet doit signer pour une maison d’édition. Je pense que la question de la grande Amérique dont parle Glissant est importante, et que le Québec est important là-dedans. Quand Glissant parle de «pensée archipélique», dans sa politique et sa poétique de la relation, le Québec est présent comme élément d’altérité. Je pense qu’il y a peut-être même le fantasme de la souveraineté du Québec, qui apparaît comme quelque chose de manquant. Il y a aussi une négritude québécoise, ou du moins montréalaise. Il y a une manière d’être nègre ici. Il y a un certain nombre de questions qui se posent ici et qui frappent l’imaginaire de ces écrivains antillais. On trouve ici quelque chose qui ne se trouve pas à Paris.

Pour finir, j’aimerais que l’on parle de cette préoccupation qu’avait Glissant d’être fâché contre l’état du monde. C’est même quelque chose qui est constant chez lui. Suivant cette idée, et au regard de l’état actuel du monde, quels outils peut-on aller chercher chez Glissant pour comprendre ce monde catastrophique et y résister?

RL — Je pense que l’outil, c’est l’œuvre en elle-même, c’est la langue. Toutefois, je me fixe toujours comme précepte méthodologique de ne pas faire de Glissant une arme. Glissant est un texte complexe, et il y a plusieurs Glissant, donc je n’irai pas y chercher des outils. Mais chaque texte, en fait, tout dépendamment de comment on le lit et l’interroge, peut nous éclairer. C’est sûr que Glissant nous invite à ne jamais simplifier les questions. C’est là son meilleur outil et c’est ce qu’il nous rappelle à chaque ligne: il faut dépasser ce que l’on croit, aller au-delà de ce que l’on pense, complexifier davantage que le modèle systématique qui s’impose à nous.

Je me souviens aussi que la question des outils est la première que j’ai posée à Glissant lors de nos entretiens. Il m’avait engueulé en me disant que j’avais une vision utilitariste de la littérature. J’en étais ressorti pas très fier, mais, au fur et à mesure des conférences, on retient qu’il y a des invariants chez Glissant, dans cette intention de changer les imaginaires. Je pense que l’outil est là; changer l’imaginaire, c’est l’intention première qu’il poursuit tout au long de l’œuvre.

LG — Je n’ai rien contre les outils. Gaston Miron parlait toujours des outils du poète, qui sont des concepts, des notions. Or chez Glissant, tout passe par la poésie. Je pense que Patrick Chamoiseau a raison de parler d’un «poé-cept», une idée voulant que l’on puisse penser le monde en poète. Glissant nous a donné des outils pour penser le monde contemporain. On a tout ce qu’il faut, il me semble, dans son œuvre, dans tous ces concepts, qui sont toujours dialectiques. Il ne faut pas le simplifier. La créolisation, par exemple, c’est une idée extrêmement complexe. Il y a une pensée dialectique chez Glissant et chaque élément est pensé en fonction de son contraire. Il y a comme une technique du ballant. Il ne faut pas schématiser, il faut éviter les esprits de système. Il nous dit par exemple que l’île, c’est bien important, puis, tout de suite, il nous parle de l’archipel. Il y a toujours un complément, une idée et «l’Autre de l’idée»: le lieu, le tout-monde, le divers – qui n’est pas non plus le chaotique ni le stérile. Glissant a attaqué la notion d’universel, car l’universel est souvent décrété par une pensée hégémonique et, pour lui, l’universel est plutôt l’ensemble des réalités du monde. Il y a une pensée en mouvement extrêmement riche, qui nous oblige à réfléchir au monde contemporain.

RSÉ — J’aime beaucoup l’idée du balancier. La question que je me pose est plutôt liée à la solitude de l’Antillais, à la solitude du colonisé, qui est présente dans L’imaginaire des langues. Glissant souhaite faire une révolution, mais la Martinique demeure une colonie, tout comme la Guadeloupe. Les limites sont imposées par le lieu: on a raté la révolution, donc on a raté notre propre humanité. Cette terre ne nous appartient pas. Et c’est pourquoi, dans ce cadre, Haïti va devenir comme un fantasme. L’idée de la révolution haïtienne va travailler Glissant, car il y a une tentation épique et héroïque qui est inaboutie chez lui. Le seul lieu de réalisation de cette tentation est l’intraitable beauté du monde, que l’on rencontre dans la poésie. Je pense qu’il y a toujours un certain aveuglement poétique chez Glissant. Comme si l’humanité manquée était compensée par la poésie. Glissant arrive à dégager une intraitable beauté malgré l’extrême misère, l’extrême détresse coloniale que l’on rencontre dans ces îles. C’est d’ailleurs quelque chose qu’on retrouve dans tous les mouvements créoles d’indépendance, chez les militants. Chez Glissant, on est donc devant une pensée qui se déploie dans la complexité; une pensée paradoxale, façonnée par une incapacité face au réel, réel qui est une double scène tellement appauvrie qu’il n’y a que l’imaginaire qui puisse nous ramener à notre humanité.

Vous avez apprécié?

Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 334 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!