La révolution érable

Des fragments libres et tendres se passent le relais pour accompagner le mouvement de ce qui meurt et de ce qui naît. Des maillons s’unissent pour rendre visibles nos chaînes psychiques et politiques.

La figure du psy est fréquemment associée au calme, à la douceur, à l’empathie et à la passivité de l’écoute. Or, avec les années de pratique, il m’est apparu évident que je ne serais jamais devenu psy si ne couvait pas aussi en moi une colère souterraine, volcanique, qui nourrit une envie folle de changement. Pendant les deux dernières décennies, j’ai eu le privilège de pouvoir vivre, dans mon bureau, l’ébullition du monde une psyché à la fois. Mais une autre époque commence, le climat se réchauffe, la nature se déchaîne, l’ordre humain vacille. Ce soir j’ai l’âme à la révolution.

Je me sens parfois comme une maman ourse, qui aime le miel, les bleuets, le saumon et la sieste, mais qui devient une justicière enragée si vous mettez en danger les enfants, la nature, l’avenir. J’ai reconnu ce même tempérament, instantanément, chez Serge Bouchard, en l’écoutant, en le lisant. C’était tout naturel de retrouver dans ses écrits ce passage: «Que faire alors sinon libérer les forces de la colère du bienveillant, la pire de toutes les colères, puisqu’elle provient d’un cœur tranquille et généreux?» Bien que je ne lui aie parlé à la radio qu’à deux reprises, j’ai eu chaque fois l’impression que nous partagions quelque chose d’indicible, malgré la différence d’âge, de parcours. Il n’est plus parmi nous, la forêt a repris son fils. Mais quand une branche se casse, une racine pousse.

J’aime imaginer que, comme Serge, j’ai réussi à sublimer une part de ma colère en devenant libre penseur, en transformant le temps linéaire en temps circulaire, les sciences humaines en essais littéraires. Notre mammouth laineux a été marqué dans sa préhistoire par un professeur qui disait: «Rejetez les écoles, les thèses parfaites, les solutions, les systèmes.» Il a pu, ainsi, devenir un anthropologue-poète: «Plutôt que de chercher la vérité du monde, j’ai poursuivi sa beauté.»

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