Éloge des discrets

La journaliste et traductrice Véronique Dassas observe l’Italie, où elle vit, et renvoie à Montréal, où elle a longtemps vécu, un écho à la fois personnel et politique.

Entrer, chanter, triompher, non, non, ça n’est pas pour nous.

— Henri Michaux, Nous autres

Quand elle entra dans la pièce vaste qui servait de bureau, elle alla s’asseoir directement et sans m’accorder un regard sur ce qu’elle supposa, avec raison, être la chaise que je lui destinais, ajoutant ainsi au trouble que j’éprouvais déjà.

Elle venait de publier un livre, était célèbre depuis longtemps, avait accepté l’entretien parce qu’une connaissance commune le lui avait demandé et qu’elle avait sans doute du mal à dire non. Je découvris rapidement qu’elle avait plus généralement du mal à dire. Pire, manifestement, elle ne goûtait guère le jeu de l’entretien. Celui-ci ne mena pas à grand-chose, en effet. Ses cheveux cachaient un visage qu’autrement j’aurais pu essayer de sonder. Elle ne disait mot même quand elle luttait pour avoir quelque chose à dire. Je n’avais pas les moyens de la faire parler. Nous nous quittâmes poliment, avec pour ma part l’impression d’un fiasco que la bande magnétique confirma.

Et pour écrire l’article promis, il me fallut, banalement, plonger dans l’écriture de Marie-Claire Blais, alors que jusque-là je m’étais contentée de retrouver quelques souvenirs d’Une saison dans la vie d’Emmanuel et de feuilleter à la hâte son dernier livre, juste avant de lui ouvrir la porte.

À cet épisode je dois, entre autres, une reconnaissance éternelle à la discrétion aphasique de l’écrivain. Elle le fait sans doute fuir les studios, ou bannir des studios, ce qui pourrait être une aubaine (sauf pour les marchands), mais elle oblige surtout à les lire, voire à relire encore et encore ceux dont les mots nous ont écorchés ou apaisés, pour saisir de quoi il s’agit et ainsi éviter de le leur demander. Elle invite à revenir sur la manie irrépressible de faire parler ceux qui écrivent sur ce qu’ils écrivent, à s’arrêter à temps avant de remettre inlassablement en marche la machine à extraire du discours à partir de l’art.

Mais tout cela est rétrospectif, sur le moment, la rencontre avec l’auteur fonctionnait encore pour moi comme une loi du genre, un passage obligé. Que ce passage menât éventuellement à un cul-de-sac (dead end, dit l’anglais, plus tranchant) ne m’avait pas encore convaincue de ne plus l’emprunter. Pourtant l’idée que le journalisme devait, avant tout, donner la parole à ceux à qui on la refusait était bien dans l’air que je respirais, comme celle d’ailleurs que la littérature se suffisait à elle-même.

Fatale attraction de la bête aveuglée par les phares du véhicule qui va la mettre à mal.

Fatale phobie de l’ombre et de l’incertitude.

Il y eut d’autres entrevues, d’autres écrivaines, certaines plus disertes que d’autres. Quelques-unes, plus malines sans doute, acceptèrent la rencontre tout en refusant l’interview, ce qui sur le moment me fit prendre le tout pour de la coquetterie, mais, après explications, renvoyait en fait chacun à sa place, tout en inversant un moment les rôles: «J’ai écrit et tu veux que je parle, d’accord, mais à toi maintenant de raconter, de mettre en forme, d’interpréter, et donc d’écrire à ton tour…»

C’est en lisant et en relisant Réjean Ducharme pour participer à un numéro spécial sur son œuvre que je crus saisir le message vitriolique que lançait son refus d’accepter les règles de la corporation. Je pris acte, avec la nausée légère qui accompagne les excès de la veille.

«Ma famille dit déjà que je suis un écrivain, qu’il y a un écrivain dans la famille et que je vais être publié à Paris et je n’aime pas ça. Je ne veux pas que ma face soit connue, je ne veux pas qu’on fasse le lien entre moi et mon roman. Je ne veux pas être connu. […] Je ne veux pas être pris pour un écrivain.» (Maclean’s, 1966.) Et après ces quelques propos tout ce qu’il y a de plus fermes, plus rien.

Dans cette supplique du tout jeune écrivain à peine nommé aspirant dans la cohorte des petits bleus de la grande littérature par les officiers de la république des lettres de France, il y a le spectre et la phobie du spectacle. Pas seulement comme dans «se donner en spectacle», mais au sens que lui donnait Guy Debord, né exactement dix ans avant Ducharme et qui publie en 1967 son fameux livre La société du spectacle, dont la formule titre fit florès, souvent lavée de sa charge subversive. «Le spectacle, écrit-il, n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre les personnes, médiatisé par les images.» C’est ce rapport social que Ducharme rejette, il ne veut pas qu’on le prenne pour un écrivain, ce qui bien sûr ne veut pas dire qu’il ne pense pas en être un. «Je suis en train d’écrire un chef-d’œuvre de la littérature française. Dans cent ans les enfants d’école en apprendront des pages par cœur. Mais je ne veux pas de gloire. Il y en a qui veulent de la gloire et qui, hélas! n’écriront jamais de chef-d’œuvre de littérature française.» (Le nez qui voque.)

Tout est dit.

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