Dossier

L’aliénation dans un monde de fous

L’héritage précieux de grand-papa Marx à l’heure des sciences administratives.

Dans un monde où des gens réputés égaux sont devenus les pions d’un immense jeu de Serpents et échelles, le concept d’aliénation semble avoir atteint sa date de péremption et loger désormais dans un musée poussiéreux. Tout indique pourtant que Marx avait peut-être encore plus raison qu’il ne pouvait l’imaginer…

Emprunté au latin alienare (rendre autre), le terme aliénation apparaît dans le vocabulaire du treizième siècle, au cœur d’une révolution juridique qui allait profondément transformer le paysage occidental. Il ne faut pas s’en étonner, dans la mesure où le droit vise (ou visait…) la mise en forme réfléchie du monde; l’aliénation, dans ce contexte, renvoie d’abord à la cession ou au transfert d’un droit, ce qui implique déjà une certaine distance prise à l’égard de la tradition. C’est seulement à partir du quatorzième siècle que le verbe aliéner signifiera peu à peu rendre fou, alors que le substantif aliénation, entendu comme folie, devra, lui, attendre le début du dix-neuvième siècle pour glisser vers ce sens. Que le même terme se retrouve dans des domaines apparemment aussi éloignés l’un de l’autre n’a rien de surprenant. Le droit occidental, issu de la révolution médiévale, s’est construit sur l’idée d’un sujet rationnel, autonome et présent à lui-même. Atteint de «folie», un individu devenait en quelque sorte étranger à lui-même et donc, aussi, à l’ordre juridico-politique s’érigeant sur l’idée d’autonomie du sujet apte à contracter avec autrui.

C’est d’ailleurs sur cette dimension d’estrangement (le fait de rendre étranger à) que l’idée d’aliénation se déploiera au dix-neuvième siècle, avec Hegel, puis Marx. L’aliénation apparaît aux yeux de Hegel constitutive à la fois du sujet humain et de la société. L’individu ne s’appartient jamais totalement: il advient à lui-même par le détour d’autrui, qu’il reconnaît dans le mouvement même où il est reconnu par lui. L’individu n’existe donc pas naturellement: il s’élève dans un travail de distanciation (qui n’est pas pure destruction) à l’égard de la nature. Loin de brimer une liberté qui serait naturelle, la langue, la culture et le politique élargissent son champ d’autonomie dans le monde en balisant un espace commun qui ouvre sur des perspectives irréductibles à quelque ordre naturel que ce soit. C’est donc dire que l’aliénation, la dépossession de soi sont en même temps une condition sans laquelle nul sujet ne peut se constituer dans une unité et une identité propres.

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