Les bêtes féroces du désespoir, épisode 1

Deux Canadien·nes français·es s’évertuent à détourner les pouvoirs, à délégitimer toutes les prises de parole – la leur en premier.

Au cœur de l’hiver, nous nous entassons par milliers dans les gymnases, les cafétérias et les auditoriums, où nous débattons jusqu’à tard dans la nuit. Pour convaincre qui tarde à être converti·e, nous nous cherchons des précurseur·es que nous reconnaissons à mesure de nos tâtonnements. Iels ont beau nier leur rôle de messie, leur appel résonne en nous. Comme elleux, nous nous voyons déjà «réuni·es dans une société libre purgée à jamais de sa clique de requins voraces, les “big-boss” patroneux et leurs valets qui ont fait du Québec leur chasse gardée du cheap labor et de l’exploitation sans scrupules». Nous proclamons déjà que «[nous ne sommes] pas un mouvement d’agression, mais la réponse à une agression, celle organisée par la haute finance par l’entremise des marionnettes des gouvernements». Nous rêvons de devenir à notre tour un Front de libération… ou quelque chose comme ça.

Le plancher de grève est atteint. Avant même que le décompte soit terminé, les escaliers roulants n’opèrent plus. Nous lançons des chaises du haut de la mezzanine. Nous bloquons toutes les entrées. À l’aide de chaînes et de cadenas, nous condamnons des étages entiers. Nous érigeons des barricades à l’intérieur et à l’extérieur. Nous avons élu domicile: nous n’irons plus en cours, mais nous resterons ici – jusqu’à ce que l’on retire les barricades, que l’on défonce les portes à coups de bélier, que l’on fasse tomber des murs pour nous extirper de notre brève demeure. Nous recevons récriminations et contraventions. «Nous rentrons chez nous à l’heure où le soleil s’en vient crever au-dessus des ruelles», éreinté·es, fourbu·es de notre première nuit d’occupation et de débrayage: «l’éternité d’un jour de grève,» disait Michèle Lalonde. Puis nous sommes cité·es à comparaître.

De semaine en semaine, la foule grossit. Nous sommes dix-huit mille, cinquante-cinq mille, deux cent douze mille. Pourtant, nous ne comprenons pas la joie qui anime les personnes qui dansent autour de nous: «Les gens heureux sont contre-révolutionnaires!» pense-t-on comme Hubert Aquin. Submergé·es par le vacarme, nous rejetons leur bonheur, car nous cherchons notre filiation au sein d’autres qui n’ont réussi leurs révolutions qu’à moitié, ont cafouillé dans leurs ambitions de révolte, ont orchestré le malheur des leurs comme de leurs opposant·es en creusant leurs tombeaux. Nous croyons qu’il «nous faut lutter avec tous les moyens que l’on possède». Ce qui attendait les patriotes au bout de leur lutte, comme le destin qui attendait leurs sympathiques émules des années 1960, nous appréhendons qu’il ne nous guette également. À notre tour, nous nous imagions «minoritaires et conquis·es, [donc] profondément malheureux·euses».

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 334 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!