Éditorial

Transmettre l’ébranlement

À l’époque où nous sommes arrivé·es au cahier critique de Liberté, la revue subissait une refonte importante, qui a coïncidé avec les événements politiques du printemps 2012. Même si les opinions des membres du comité de rédaction étaient loin d’être univoques, il y avait dans l’air un «sentiment d’urgence», écrivait Pierre Lefebvre dans l’éditorial du premier numéro de la «réinvention». Urgence d’ouvrir un espace commun, libre, pour réfléchir au monde bruyant qui s’offrait à nous, urgence de sortir de la position contemplative et attentiste dont se contentaient, jugions-nous alors, trop d’artistes et d’intellectuels. Articuler art et politique, c’est ce qui nous habitait, et non sans difficulté. Cette difficulté se présentait sous la forme d’un double rejet: celui de l’idée que l’art serait à l’abri de l’idéologie et des aléas de la vie démocratique; et méfiance à l’égard des lectures simplistes qui font de chaque œuvre la représentation fidèle d’un état de la société. Cette valse nous occupait, et nous oserions dire qu’elle nous occupe toujours, mais différemment.

Qu’est-ce qui a changé en dix ans? Lorsque le cahier critique a été créé, nous voulions tout simplement redonner une place centrale à la parole critique, place qui nous semblait se réduire à vue d’œil dans les journaux, à la radio, à la télévision. Nous étions obsédé·es par la marchandisation de l’art, les ravages de l’industrie culturelle, la disparition de lieux institutionnels qui avaient longtemps été des bastions de résistance. La critique nous apparaissait, dans ce contexte, un lieu de résistance – justement –, où parler d’art ne se réduisait pas à le vendre, à convaincre des consommateur·rices de participer avec enthousiasme à une grande foire où les propositions artistiques sont autant d’objets pour se distinguer. Cette posture d’objecteurs de conscience a fait son temps. Se croire «au-dessus de la mêlée» exige un esprit de sérieux qui nous a manqué.

Parlant d’esprit de sérieux, les débats sur la liberté d’expression semblent souvent se terminer, par les temps qui courent, en queue de poisson, notamment avec le reproche que les wokes (admettons que c’est ce que nous soyons, sociologiquement parlant) auraient un rapport à l’art non seulement entravé par l’idéologie (c’est une vieille critique, pas toujours illégitime; la gauche ne saurait pas lire finement), mais aussi par une difficulté à saisir l’ironie et les nuances. Peut-être avons-nous intériorisé ces critiques, car l’humour a été pour nous une manière de donner aux dialogues autour des œuvres une tonalité ludique et parfois moqueuse, une légèreté malgré tout. Cette humeur badine a rendu possibles des échanges serrés autour des textes, tant ceux que nous critiquions que ceux que nous écrivions. Elle a gardé vivant un espace de discussion, une liberté de ton, qui dépendait précisément du refus de la prétention à la vérité absolue. Nous croyons que Liberté est un lieu où la parole circule librement – mais cette liberté n’est pas une carte blanche. Elle est un privilège partagé et négocié.

Si nous remarquons qu’en dix ans, l’insolence dans le ton a été mise en sourdine, ce n’est pas par complaisance, mais au contraire par souci d’une exigence plus pressante, celle d’une écoute honnête et engagée des œuvres. Comment arriver à s’extraire de soi, de son propre point de vue? Le «recul» dont nous nous sommes toujours targués de profiter par rapport aux diktats de l’actualité littéraire, nous devions le prendre par rapport à nos attentes, à notre idée de la «grande œuvre». Nous devions par ailleurs inviter d’autres voix que les nôtres à s’exprimer dans nos pages. À partir de là, la question n’était plus de savoir si nous pouvions tout dire à propos d’une œuvre – bien sûr, nous le pouvions –, mais comment entendre véritablement ce que cette œuvre avait à dire, avec ses moyens propres, dans la mesure où elle nous donnait matière à penser. Une critique qui ébranle ne serait pas celle qui taille en pièces, émet des jugements péremptoires et «met les rieurs de son côté», pour reprendre la belle expression d’André Belleau, mais celle qui transmet l’ébranlement reçu, lui donne forme, le nomme et le prolonge.

À quel point la critique peut-elle encore ébranler, dans le milieu artistique de 2022? Sans s’appesantir sur les effets de la pandémie sur la culture, il faut tout de même rappeler qu’un écosystème fragilisé est moins enclin à accueillir la critique, à la voir comme un rouage essentiel à son inscription dans la société. Les ventes de livres vont bien, celles des billets de théâtre nettement moins. Le repli dans l’espace privé aura bénéficié à une frange restreinte de la culture qui arrive à conjuguer confort et sécurité, affirmant au détour que c’est pour notre bien, et que rien n’y manque. Or il y a bien quelque chose qui s’effrite. Appelons cela: un espace artistique qui soit par nature un espace public. Comment la critique peut-elle participer à reconstruire cet espace, à en accompagner les potentialités? Prenant acte de cette fragilité contextuelle, l’activité critique n’en est pas moins la chambre d’écho de ces mondes et de ces milieux. De toutes nos forces nous croyons à l’utilité de cette réverbération.

L’art et la critique dans son sillage peuvent et doivent continuer à démasquer les illusions, à nommer avec précision les violences, à pratiquer une lucidité dans ce monde souvent confus, voire crépusculaire. Liberté a été pendant dix ans pour nous un merveilleux refuge, où la camaraderie et la bienveillance ont donné une direction à nos vies intellectuelles. Il est temps pour nous de tirer notre révérence. Ce qui est admirable avec les institutions de l’âge vénérable de cette revue, c’est que, comme autant de reines et de rois, leur corps dynastique survit à leur corps mortel! Longue vie à l’amitié!

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