Critique – Cinéma

L’enfer

Au panthéon des réalisateurs et réalisatrices qui ont marqué le cinéma, George A. Romero, disparu en 2017, occupe sans conteste une place particulière. Pas une de celles dans les allées principales soi-disant réservées au «grand cinéma», mais une plus discrète, dans un recoin sombre propice à deviner les tréfonds de l’âme – si tant est que l’humain en soit doté. Depuis son alcôve, le père du film de zombies pose encore un regard espiègle et bienveillant sur ceux et celles qui s’aventurent à lui rendre visite.

Plusieurs chemins peuvent d’ailleurs mener jusqu’à lui. Le plus évident, le mieux connu, reste celui des films de morts-vivants. Romero, en réalisant en 1968 le classique Night of the Living Dead, donne naissance à un nouveau genre. Il extirpe le motif du mort-vivant d’un certain romantisme pour le faire entrer dans une modernité froide et cruelle. Chez lui, le mort-vivant n’est plus cette figure solitaire née de la peur d’un au-delà délocalisé, comme il a pu l’être, par exemple, dans le I Walked with a Zombie de Jacques Tourneur. Il n’est plus, non plus, le fruit malheureux d’une incantation vaudoue. Mais la cause de la transformation funeste de l’être en créature décérébrée et affamée n’a plus d’importance. On ne cherche plus à savoir pourquoi l’homme est devenu zombie. La cause est moins importante que la conséquence, puisque c’est avec elle qu’il faut désormais «vivre».

Dans Night of the Living Dead, premier volet d’une saga de zombies qui s’étend sur six films, les morts-vivants constituent une donnée concrète – au même titre que l’adversaire dans une guerre de position. Les racines du conflit échappent aux combattants et aux combattantes, mais chacun se bat pour sa vie. Quand Barbra Blair et son frère Johnny se font attaquer par une créature venue de nulle part, dans la scène d’ouverture du film, la seule chose qui leur reste à faire est de sauver leur peau. Quand son frère tombe au combat, Barbra fuit pour se réfugier dans une ferme isolée. Chez Romero, on ne vit pas, on survit. C’est l’état d’urgence permanent. Les raisons en sont souvent évacuées, car la vie est placée sous le régime d’immédiateté de l’instinct de survie. Pourquoi et comment Ben, le personnage principal du film, se retrouve-t-il dans cette ferme? D’où vient-il? Peu importe. La survie et les prises de décisions qu’elle oblige suffisent à justifier l’existence. On ne tient à la vie, chez Romero, que pour ne pas se rendre à la mort. Le plaisir, le bonheur ou l’harmonie, voire l’espoir, sont des territoires inconnus puisqu’ils semblent plus que jamais illusoires.

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