Critique – Cinéma

Fantasia 2021: Visions pandémiques

Le cinéma est un art lent, qui semble toujours accuser un léger retard sur le réel. Il existe plusieurs façons de justifier ce décalage naturel qu’entretient le septième art avec l’actualité. On pourrait notamment évoquer la lourdeur du médium en tant que tel – les moyens de production convoqués par celui-ci impliquant un retard plus ou moins subtil qui se ressent de manière générale dans le résultat final. Mais la pandémie paraît avoir figé le monde pendant un long instant. La situation «évoluait», bien évidemment. Mais ce que l’on retient tout d’abord du confinement, c’est cet étrange sentiment de fixité artificielle ayant parasité notre perception même du temps. Le cinéma, une fois n’est pas coutume, a su tabler sur cette urgence lente. Cette pause forcée lui a donné le temps de rattraper momentanément le réel. Tant et si bien qu’après un an, le «cinéma pandémique» semble bel et bien offrir un reflet de l’instant présent.

La programmation de la plus récente édition de Fantasia, particulièrement riche et diversifiée malgré une envergure réduite par les circonstances, s’est avérée représentative de cette tendance. Le cinéma de genre, depuis toujours obsédé par les infestations et les épidémies, aurait pu simplement se replier sur de telles valeurs sûres pour traiter des événements actuels. On reconnaît, par les temps qui courent, une qualité quasi prophétique aux images du cinéma d’horreur et de science-fiction des années 1950 et 1960. Mais les auteurs contemporains ont su aller au-delà de la simple répétition, signant des œuvres dont la forme même reflète la transformation de notre rapport au réel au cours de la dernière année. On pense, évidemment, aux inévitables «films Zoom» qui sont nés des conditions de production inhabituelles. Sauf que le résultat final va bien au-delà du simple constat d’une année vécue par écrans interposés.

Premier film de la réalisatrice française Alice Lenay, Dear Hacker est un documentaire exploratoire prenant la forme d’une enquête philosophique que mène la cinéaste au sujet d’un mystérieux intrus ayant pris le contrôle de sa webcam. Au fil d’échanges avec ses amis, tous, semble-t-il, plus ou moins informaticiens, Lenay livre ici une réflexion sur la place qu’occupe désormais l’ordinateur. «Je suis en train de parler de conditions d’existence à propos d’une machine», réalise un intervenant après avoir expliqué que la chaleur tue un ordinateur et que celui-ci serait plus acclimaté à un environnement avoisinant les -200 °C. Il y a, dans la perspective adoptée par le film de Lenay, une volonté assumée de faire de l’intermédiaire informatique une sorte d’entité pensante qui participerait même, d’une certaine manière, à l’élaboration de l’œuvre. L’écran, en tant qu’interprète régissant les échanges, est un protagoniste du film de Lenay au même titre que les individus interrogés.

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