Critique – Littérature

Les rites du camionnage

«Lorsque le truckeur de longue distance descend de son camion, écrit Serge Bouchard, il revient de loin, et cela paraît.» Du diesel dans les veines, dernier livre de l’auteur à paraître de son vivant, revient lui aussi de loin, car il s’agit d’une réécriture de la thèse de doctorat qu’il a consacrée aux camionneurs du Nord-Ouest québécois des années 1970. Nous pouvons donc observer à l’état naissant, dans ces pages qui font revivre un monde aujourd’hui disparu, la curiosité et l’empathie qui distinguent le travail de Bouchard, tout cela grâce à Mark Fortier, qui a su voir la valeur du manuscrit et qui a proposé à l’auteur de le réécrire avec lui.

Cet essai s’intéresse à la culture vivante, vécue par des êtres de chair. Bouchard s’y montre attentif au quotidien des camionneurs, à leurs habitudes (les vérifications d’usage avant chaque départ, les deux May West pour la route, la sieste dans le stationnement du restaurant avant de repartir, etc.), mais aussi à leurs récits et à la vision du monde qui s’en dégage. Un des intérêts de cette étude est qu’elle s’attache à une culture fragile, éphémère, et qui est partagée par un nombre restreint d’individus. Elle éclaire la façon dont discours et pratiques surgissent, circulent et se transforment au sein d’un espace social. En effet, cet environnement était pour l’anthropologue plutôt simple à circonscrire: l’entrepôt où le chargement des camions a lieu, l’unique route qui le relie au barrage La Grande-2 (LG-2), les rares restaurants qu’on y trouve, et puis la toundra enneigée à perte de vue et les animaux qu’on y rencontre. La traditionnelle halte au restaurant est un rituel qui permet aux camionneurs, en plus de se nourrir, de raconter leur expérience de la route, ce qu’ils y ont vu, les dangers qui s’y dressent et la façon de s’en prémunir. On découvre les mille et un soins qu’un camionneur prodigue à son camion, qui possède un nom, sa personnalité, ses caprices. Cette personnification de la machine en créature mythique s’accompagne d’ailleurs d’un savoir mystérieux: «les bons camionneurs conduisent au son» et «entretiendraient une relation si intime avec leur machine qu’aucun indicateur technique ne leur serait nécessaire».

Cet intérêt pour une catégorie d’individus qu’on pourrait considérer, à tort, comme étant sans culture propre, est également porteur d’une leçon à propos de l’idée même de culture: là où il y a des humains, il y a des pratiques culturelles qui peuvent révéler, comme c’est le cas ici, le surplus de sens d’un métier qui n’est pas réductible à son utilité. Il s’agit d’interroger la façon dont un groupe d’individus, ayant des pratiques communes, développe des signes, des manières de faire, un langage qui leur permettent de faire communauté et de passer plus de cent heures par semaine sur la route déserte de six cent cinquante kilomètres qui relie Matagami à LG-2. D’ailleurs, l’essai montre bien ce que l’immense chantier de la Baie-James avait de singulier. Contrairement aux camionneurs qui doivent rouler sur des routes peuplées d’automobilistes imprévisibles et souvent dangereux, ceux de la Baie-James travaillaient dans une solitude qu’ils prisaient, mais dont ils devaient aussi se méfier, car la contemplation favorisée par les grands espaces du Nord ne fait pas bon ménage avec la précaution qu’une route glacée et isolée requiert.

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