Critique – Littérature

Mettre les rieurs de son bord

Difficile de dire si c’est le confinement et la manière qu’il a eue d’éventer nos plaies; les blagues avec le gars qui s’accroche à sa pôle de douche pour mimer le métro-boulot-dodo alors qu’il télétravaille (hahaha!); ou encore les vidéos de semi-propagande comparant les gens de ma génération à nos aïeuls sur les champs de bataille de la Somme, à la différence que nous étions couchés sur nos divans (haha! bis). Difficile de déterminer le motif, n’empêche: surgit ce sentiment d’écœurement devant la si douce et confortable mise à distance humoristique. Comme le disait Theodor Adorno dans un contexte postfasciste, «n’a pas besoin de preuves celui qui a les rieurs de son côté». La satire, l’ironie, avant d’être des outils de contre-pouvoir et de s’élimer dans le contexte qui est le nôtre, faisaient «cause commune avec les plus forts», manière de ridiculiser le monde qui érode leur influence. L’esprit de sérieux, la saine colère sont aujourd’hui conscrits pour dire notre époque.

Ancré dans le «milieu de l’humour», le dernier roman de Jean-Philippe Baril Guérard prend ce refus pour thème. Peuplé d’humoristes comme autant de narcissiques en déficit d’attention, le récit est respectablement attendu, à ceci près qu’il est raconté au futur, à la deuxième personne, sous la forme d’une longue prophétie: «Tu vas te dire qu’il peut rien arriver de grave», lit-on souvent, dans ce roman où, effectivement, rien de très grave ne survient. L’humour constitue un produit – à vendre –, un outil – pour charmer –, une arme – pour exister: «t’es rien quand t’arrives pas à faire rire», martèle la narration à propos du narrataire, Raph Massi, ancien adolescent malmené, vedette de la scène en devenir. L’humour, quand on en révèle la mécanique, paraît morbide.

Avec La seule chose qui intéresse tout le monde, François Blais, chantre du cabotinage, de la blague baveuse érodant chaque strate du milieu littéraire québécois – de l’écrivain au professeur, en passant par l’éditeur et le lecteur –, propose un roman de science-fiction. L’humour qui servait ailleurs dans son œuvre à désamorcer la culture et ses ineptes prétentions se trouve placé au cœur du procès. Bien sûr, dans le futur de Blais, l’écrivain Patrick Brisebois a un boulevard à son nom – Jacques Ferron, lui, se contente d’une avenue –, mais n’empêche, l’important se trouve ailleurs: retenant au maximum les vannes qui font rire, la narration se contente cette fois de nous décrire le travail d’un inspecteur de prémikas – ces automates conçus, essentiellement, pour avoir des relations sexuelles –, tentant d’évaluer si Angèle, le spécimen du riche «père de l’indépendance québécoise», est douée de la sentience nécessaire pour faire de l’humour ou non: «Elle avait développé une distance ironique face à l’existence», assure son propriétaire. Il fallait la contrôler de toute urgence.

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