Critique – Littérature

Une maison à soi

Par une nuit d’insomnie, où m’accompagnait ma lecture de Second Place de Rachel Cusk et de Real Estate de Deborah Levy, j’ai élaboré toute une théorie sur la notion de domesticité. Mon monologue a été interrompu par l’arrivée de mon plus jeune, venu réchauffer davantage mon lit caniculaire, et par le réveil intempestif de mon ado somnambule. Au matin, il ne restait rien de ces pensées géniales, sinon mes fils endormis et paisibles dans mon lit sanctuaire.

Je me rappelle avoir confié à Ariane Audet, pour Faces of Postpartum, le désarroi passager que j’avais ressenti à l’éveil d’un puissant désir d’écrire suivant la naissance de mon deuxième fils, alors que mes mains toujours s’affairaient à nourrir, à langer, à bercer, à soigner, à panser mes enfants et ceux de mon conjoint de l’époque. Mes doigts s’agitant dans le bain écrivaient des poèmes dont seul mon nourrisson avait écho. Ce n’est ni l’histoire d’un deuil ni celle d’un renoncement, mais il s’agit peut-être là du parcours de toutes les mères, démiurges et maîtresses de l’impermanence, à l’image des bulles éclatant sous leurs doigts de poètes du quotidien.

J’aime croire que cette langue secrète poursuit le travail du cordon ombilical, liant deux êtres jusque dans le monde des rêves. Anne Dufourmantelle écrivait, dans La sauvagerie maternelle : «Assez de tragédies, d’œuvres ont tenté d’approcher ce cercle dont le centre lové entre naissance et cri se trouve dans les mots, dans “l’enceinte” d’un territoire qui garde secrets ses vestiges et sa langue.» L’expérience de la parentalité ouvre un territoire portant en mémoire la langue ombilicale, s’en faisant le prolongement et le gardien. Mais que reste-t-il de cette langue originelle une fois le foyer déserté? Les œuvres de Cusk et de Levy se sont côtoyées sur ma table de chevet – il n’existe pas de hasard en matière de lectures – et jusque dans mes rêves habités de maisons étrangères et familières, inaccessibles, qui seraient une enceinte originelle.

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