Dossier

Grandeur et misère d’une avant-garde involontaire

L’étagère Billy, refuge de la classe moyenne.

L’entreprise Ikea a soufflé cette année ses soixante-dix bougies. «Combien de doigts se sont blessés en montant les quarante-cinq millions d’étagères Billy?», demandait une journaliste du Monde pour illustrer l’apport de la compagnie suédoise à la mondialisation du mode de vie occidental. Et si le succès de la multinationale du meuble ne témoignait pas uniquement de la généralisation d’une norme esthétique ou de consommation mais aussi de l’hégémonie d’un certain rapport au monde et aux autres?

Ikea nous renvoie l’image d’une humanité occupée à cultiver l’espace de la vie privée, d’individus qui, à l’abri du temps historique, se consacrent à l’embellissement de leur foyer. La popularité de ces décors préfabriqués évoque du coup la puissance de la classe moyenne comme figure du capitalisme avancé. Plus qu’une simple catégorie de revenu, elle constitue un phénomène social, politique et culturel qui nous transporte au cœur de l’imaginaire des sociétés capitalistes.

La classe imaginaire

L’essor de cette classe, qui s’inscrit dans l’histoire du capitalisme, résulte d’un compromis durement négocié portant sur le salaire et les conditions de travail. Elle est le produit de l’apaisement des conflits qui opposaient la classe ouvrière aux capitalistes. Mais elle correspond aussi à la volonté érigée en système de faire disparaître les classes sociales, en soi et pour soi. Les cols blancs sont le fruit de la bureaucratisation de l’État et des corporations, tandis que leur identité a été façonnée par la culture d’entreprise et la publicité. En 1951, le sociologue américain C. W. Mills disait d’ailleurs de ces nouveaux petits bourgeois qu’ils formaient l’«avant-garde involontaire de la société moderne».

En ce sens, la classe moyenne est aussi un idéal vers lequel tendent les sociétés capitalistes: celle d’une société sans division. «La preuve de l’existence d’une classe sociale digne de ce concept sociologique ne devrait pas dépendre d’une analyse multivariée», défendait en 1959 le sociologue conservateur Robert Nisbet. Il en conclut que l’Amérique était une société sans classes, où la représentation politique garantissait le caractère démocratique du pouvoir. Tout le monde n’y est peut-être pas parfaitement égal, mais chacun jouit d’une chance égale de «rechercher le bonheur». C’est d’ailleurs sur la foi de cette image que Francis Fukuyama conclura trente ans plus tard à la fin de l’histoire.

L’imaginaire des travailleurs s’est bâti sur la conviction que cette théorie correspondait à la réalité. L’homogénéisation des modes de vie a renforcé l’impression de vivre dans une société sans classes. «Le développement de la banlieue», observe l’essayiste américaine Barbara Ehrenreich dans un ouvrage publié en 1989, «a nourri le solipsisme de la classe moyenne qui, regardant son nouvel entourage, en a conclu candidement qu’elle était seule en Amérique.» Dans ces circonstances, le politique a pu être mis entre parenthèses à mesure que la futilité s’installait au cœur des relations sociales. La vie privée et la maison sont alors devenues des composantes centrales de l’identité pour les salariés en quête de reconnaissance. Quand, dans la pièce Les voisins, de Louis Saïa et Claude Meunier, la haie de Bernard est endommagée par le fils ivre de son voisin, l’homme enragé s’exclame dans une réplique célèbre: «En tout cas, j’pourrai dire que j’l’ai eu mon Viêt Nam, moi.» Comme quoi la distinction peut devenir un enjeu de lutte pour qui se réfugie dans le confort du foyer périurbain.

Le journaliste et sociologue allemand Siegfried Kracauer a le mieux résumé cette réalité en disant que le capitalisme avait fait des travailleurs des «itinérants spirituels». Les masses salariées sont contraintes à remplir inlassablement le vide existentiel qui les accable à coup de crèmes «révolutionnaires» et de téléphones «intelligents». L’abrutissement au travail est ainsi compensé par une «conscience heureuse» que Denys Arcand découvre lorsqu’il questionne des employés du textile pour son documentaire On est au coton.

Moi, ce que j’demande, ce que j’souhaite le plus, c’est qu’un jour j’puisse me permettre d’avoir ce que j’souhaite avoir, pas m’priver sur rien. J’dis pas être millionnaire, non j’souhaite pas ça, mais avoir un maximum d’argent, une possibilité de dépenser. Disons, aujourd’hui, par exemple, j’voudrais avoir, je sais pas, un manteau neuf, j’pars, j’men va l’acheter. J’aimerais avoir, j’sais pas, une maison meublée avec du style, espagnole ou quelque chose comme ça, t’sais, un genre à moi, quelque chose que pas tout le monde va avoir.

Autant dire qu’une fois le sens de la vie détaché du travail, c’est dans les couloirs d’un centre d’achat ou derrière un (plus ou moins) petit écran qu’on peut espérer le trouver.

Ce faisant, la croissance économique est devenue à la fois la condition et l’objectif de ce compromis fordiste. L’«économie stupide», comme l’a nommée si justement Alain Deneault dans les pages de cette revue, unit les classes sociales dans un consensus qui peut difficilement être critiqué. Car si la classe moyenne tient aux privilèges que les corporations capitalistes lui ont accordés, elle n’a pas le luxe de refuser la croissance érigée en projet de société.

De la moyenne à l’excellence

Le déclin guette maintenant les salariés. Depuis quarante ans, la plupart d’entre eux doivent composer avec le gel de leur salaire et une augmentation du coût de la vie – deux facteurs qui n’ont pas manqué de faire croître leur niveau d’endettement. La flexibilisation et la précarisation du travail en sont en partie responsables, de même que l’effritement du filet social qu’auparavant assumait l’État en vertu d’un compromis social désormais attaqué de toutes parts. À l’heure où l’on remet en cause l’universalité de l’accès à l’éducation, c’est aussi l’un des principaux moteurs de la capacité de renouvellement de la classe moyenne qui est mis à mal.

Comme d’autres, la juriste américaine Elizabeth Warren croit «que les difficultés que doit affronter la classe moyenne ne représentent pas seulement une menace pour elle, mais qu’elles menacent l’étoffe même de notre pays». Warren, devenue en 2012 sénatrice démocrate, exprime la crainte d’une certaine élite que les Américains qualifient de libérale face aux conséquences de la disparition de la classe moyenne. Aux yeux de cette élite, seule une «réforme» du capitalisme pourrait assurer la stabilité politique des pays en crise. Or, quand Pauline Marois a annoncé en campagne électorale qu’elle augmenterait le fardeau fiscal des ménages les plus aisés afin de financer l’abolition de la taxe santé au profit de la classe moyenne, Raymond Bachand s’est insurgé: «Au lieu de relancer une lutte des classes, est-ce qu’on pourrait regarder comment on crée la prospérité, comment on crée la richesse?» Bref, alors que l’élite «progressiste» voudrait renégocier les termes du compromis existant entre l’État, les travailleurs et les entreprises pour assurer la croissance de l’économie, l’avant-garde néolibérale soutient que notre capacité à créer de la richesse dépendra plutôt de la productivité d’hypothétiques individus entrepreneurs.

À l’intérieur de ce nouveau cadre interprétatif, le milieu ne peut plus servir de référence. À l’ère de l’«excellence», il faut se tourner vers «les meilleurs» et chercher à les dépasser. Les signes que l’idéal de la classe moyenne perd du galon au profit des «riches» se multiplient alors que s’impose à nous une logique de compétition permanente. Juliet Schor a par exemple montré que les Américains, plutôt que de se comparer à leur entourage, avaient tendance à vouloir adopter le style de vie des gens les plus nantis. Désormais, avance la sociologue américaine, «le luxe, plutôt que le simple confort, constitue une ambition fort répandue».

De plus, à cette nouvelle norme de consommation correspond une stratégie plus générale de reproduction du statut social en vertu de laquelle les individus vont chercher, entre autres par l’intermédiaire d’«investissements éducatifs», à échapper à un déclassement qui semble de plus en plus inévitable. En témoigne le sociologue français Christian Laval lorsqu’il souligne que certains parents français seraient prêts à changer de quartier pour que leurs enfants soient placés dans les écoles reconnues comme les plus «performantes», ou au contraire pour ne pas qu’ils fréquentent des milieux défavorisés. Bref, il s’en trouve dans la classe moyenne pour espérer échapper à leur inéluctable destin en se taillant une place au sommet de l’échelle sociale.

L’adhésion à ce nouvel idéal ne se fera cependant pas sans heurt. C’est au prix d’une angoisse profonde que les salariés partent à sa conquête. Certes, leur désenchantement ne date pas d’hier. Déjà en 1939, George Orwell dépeignait la vacuité de la culture de masse dans Coming up for air, tout juste dix ans avant qu’Arthur Miller ne donne vie au commis voyageur Willy Loman, représentant désabusé des cols blancs américains. Or, tant qu’elle voyait sa situation progresser, la classe moyenne pouvait malgré tout croire en la fable du mérite individuel. Aujourd’hui, l’expérience du salariat est parsemée d’embûches qui, comme l’a démontré le sociologue américain Richard Sennett, sont vécues comme autant d’échecs personnels résultant d’une faiblesse de caractère. L’idéal culturel du «nouveau capitalisme» est à l’origine d’une profonde insécurité plutôt que de représenter le fondement d’une identité stable.

Une autre idée de la société

Aristote affirmait que, puisqu’une vie vertueuse doit s’éloigner des extrêmes et tendre vers la moyenne, «la meilleure communauté politique est celle qui est composée par des gens moyens». Le capitalisme a prétendu faire des sociétés modernes des sociétés sans classes non pas pour créer une cité idéale, mais au contraire pour arracher le politique de là où il s’était installé, soit au cœur des rapports salariaux. Aujourd’hui, le rêve qui a bercé la classe moyenne est un rêve terni, financé à crédit de surcroît, et qui apparaît de plus en plus déconnecté de la réalité du salariat à l’ère de la flexibilité. Mais il ne s’agit pas pour autant d’une figure du passé. Dans une entrevue accordée au journal Le Monde, la directrice générale d’Ipsos France expliquait le succès d’Ikea par le besoin des classes moyennes, en ces temps de crise, de se réfugier dans l’espace privé. Une fois de plus, l’individu moyen se détourne de la collectivité pour mieux se recentrer sur soi. De sa capacité à sortir d’elle-même pour imaginer une autre société dépend peut-être l’avenir de la classe salariée.

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