Dossier

Grandeur et misère d’une avant-garde involontaire

L’étagère Billy, refuge de la classe moyenne.

L’entreprise Ikea a soufflé cette année ses soixante-dix bougies. «Combien de doigts se sont blessés en montant les quarante-cinq millions d’étagères Billy?», demandait une journaliste du Monde pour illustrer l’apport de la compagnie suédoise à la mondialisation du mode de vie occidental. Et si le succès de la multinationale du meuble ne témoignait pas uniquement de la généralisation d’une norme esthétique ou de consommation mais aussi de l’hégémonie d’un certain rapport au monde et aux autres?

Ikea nous renvoie l’image d’une humanité occupée à cultiver l’espace de la vie privée, d’individus qui, à l’abri du temps historique, se consacrent à l’embellissement de leur foyer. La popularité de ces décors préfabriqués évoque du coup la puissance de la classe moyenne comme figure du capitalisme avancé. Plus qu’une simple catégorie de revenu, elle constitue un phénomène social, politique et culturel qui nous transporte au cœur de l’imaginaire des sociétés capitalistes.

La classe imaginaire

L’essor de cette classe, qui s’inscrit dans l’histoire du capitalisme, résulte d’un compromis durement négocié portant sur le salaire et les conditions de travail. Elle est le produit de l’apaisement des conflits qui opposaient la classe ouvrière aux capitalistes. Mais elle correspond aussi à la volonté érigée en système de faire disparaître les classes sociales, en soi et pour soi. Les cols blancs sont le fruit de la bureaucratisation de l’État et des corporations, tandis que leur identité a été façonnée par la culture d’entreprise et la publicité. En 1951, le sociologue américain C. W. Mills disait d’ailleurs de ces nouveaux petits bourgeois qu’ils formaient l’«avant-garde involontaire de la société moderne».

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