Derrière les murs

Ajouter la violence à la souffrance

À rebours des hospitalisations forcées et des ordonnances de traitement, qui brisent plus souvent qu’elles ne soignent, peut-on penser une psychiatrie sans contrainte?

Ce texte, j’en commence l’écriture en ce matin d’août 2021 traversé par les chants des cigales, soixante ans après la publication remarquée des Fous crient au secours! de Jean-Charles Pagé, ex-patient de l’hôpital Saint-Jean-de-Dieu. Je n’écris pas en mon nom, mais bien au nom de centaines de personnes que j’ai pu côtoyer depuis mon entrée en poste au Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ), organisation née en 1983 dans le but de réunir les groupes d’action communautaire autonome en santé mentale, qui s’évertuaient alors à construire des espaces d’appartenance pour accueillir, ailleurs et autrement qu’à l’asile, les personnes qu’on disait «ex-psychiatrisées». Quarante ans plus tard, c’est près d’une centaine d’organismes alternatifs en santé mentale qui déploient, dans leurs communautés, des pratiques fondées sur l’entraide, l’accueil, l’écoute, l’appropriation du pouvoir et la promotion des droits.

Ce texte parlera d’enfermement psychiatrique, une forme d’enfermement qui affecte des milliers de personnes chaque année au Québec. Cet enfermement, volontaire ou contraint, se vit derrière des portes closes, parfois dans un silence nourri par la honte et les préjugés. Quand on l’a vécu, on en parle peu. C’est un sujet qu’on redoute, qu’on craint. Personne ne veut s’imaginer que tout le monde pourrait en faire les frais, au détour d’un traumatisme, d’une crise ou d’une «dérangerosité».

Dans les dernières années, j’ai recueilli les témoignages de familles qui n’osaient pas faire appel aux services de santé mentale, craignant la démesure de la réponse policière ou médicale. J’ai vu s’accumuler les histoires de personnes souffrantes devant mobiliser une partie de leur énergie émotive et mentale pour dissimuler la réelle nature de leurs pensées et ainsi s’éviter une nouvelle hospitalisation. J’ai connu des personnes traumatisées par les «soins» qu’elles avaient reçus, ou par la manière dont on avait contourné leur parole. J’en ai entendu appeler de leurs vœux la création de milieux de soins qui donnent envie de vivre, pas de mourir. J’en ressors avec une certitude: il existe un déséquilibre de pouvoir profond entre les personnes – souvent isolées, décrédibilisées par leur diagnostic ou leur manière de s’exprimer – et les institutions médicales et judiciaires. Ce déséquilibre de pouvoir, déjà dénoncé par Jean-Charles Pagé en 1961, est demeuré pratiquement intact, malgré ce qu’on a appelé la désinstitutionnalisation et les nombreuses mues de la psychiatrie.

Anne-Marie Boucher est co-coordonnatrice du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 333 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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