Essai libre

Se souvenir des guérillères

La militante lesbienne et éditrice Johanne Coulombe appuyait sa pensée, avec d’autres au Québec et en France, sur le féminisme matérialiste né dans les années 1970. Leurs analyses fécondes méritent d’être revivifiées pour mieux comprendre les rapports de domination entre les sexes.

Née en 1957, elle disait pourtant que sa vie avait commencé en septembre 1984. Cette année-là, Johanne rencontre le collectif de la revue Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui (AHLA), qu’elle rejoindra par la suite. Fondée en 1982 à Montréal, cette revue a constitué un espace inédit de réflexion sur la dimension politique du lesbianisme dans la société hétérosexuelle. Cette réflexion s’est appuyée sur les analyses du féminisme et du lesbianisme matérialistes.

Le féminisme matérialiste est un courant théorique qui s’est formé en France dans les années 1970, autour de la revue Questions féministes. Ses figures pionnières sont Christine Delphy, Colette Guillaumin, Nicole-Claude Mathieu, Paola Tabet et Monique Wittig. Dans ce courant, les hommes et les femmes sont envisagés non comme des groupes naturels, mais comme des classes constituées dans un rapport social de domination distinct de celui exercé par la bourgeoisie sur le prolétariat. Introduite plus tard par Monique Wittig, l’expression «lesbianisme matérialiste» renvoie pour sa part à l’analyse de l’hétérosexualité comme régime politique organisant l’oppression de la classe des femmes par la classe des hommes. La revue AHLA s’est inscrite dans le fil de cette analyse et a contribué à sa diffusion au Québec, même si elle se réclamait avant tout du «lesbianisme radical».

La vie de Johanne a été irrémédiablement transformée par la découverte de ces analyses. Alors qu’elle venait de décider de rompre avec l’hétérosexualité, la lecture de ces textes lui a permis de donner un sens politique à son choix. À partir de 1984, elle a employé une bonne partie de son temps, de ses énergies et de ses ressources à les faire connaître. «Il est impératif de les rendre accessibles, de les diffuser», écrivait-elle dans un entretien paru quelques mois avant sa mort dans Jeanne Magazine. «Les publier est devenu ma priorité. C’est pourquoi j’ai travaillé à la revue AHLA et fondé les Éditions Sans Fin avec Dominique Bourque.» Johanne a elle-même produit des analyses affûtées, notamment dans les textes qu’elle a signés pour introduire les dossiers thématiques d’AHLA sur le massacre de Polytechnique (1990) et sur la contestation de la famille (1996). Mais c’est surtout à faire résonner d’autres voix que la sienne qu’elle a travaillé. Loin des projecteurs, effectuant des tâches souvent dotées de peu de prestige social, Johanne s’est employée à faire circuler la pensée radicale des féministes et des lesbiennes – celle-là même qui lui avait permis, disait-elle, de comprendre que «pour être libre, il faut d’abord exister pour soi». Dans un monde où la vision des dominants est souvent «la seule à être publiée, diffusée, glosée» (dixit Colette Guillaumin), œuvrer à la circulation des analyses radicales produites par les groupes opprimés est un acte politique en soi. Et c’est bien l’une des formes que prenaient les combats de Johanne.

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