Reportage

En Inde, la bourse ou la vie

La pandémie de covid-19, vue de l’Inde.

La pandémie de covid-19 a exacerbé les inégalités socioéconomiques à travers le monde. Mais comment les politiques adoptées et les systèmes en place ont-ils contribué à favoriser les plus nanti·es et à faire reposer le fardeau de la crise sur les plus pauvres?

Frédérick Lavoie raconte le cas de l’Inde, l’un des pays les plus touchés par la covid-19 et par l’accroissement du fossé entre les riches et les pauvres.

Commençons ici, assis dans l’herbe sur une colline du village de Sukurhutu, dans l’État indien du Jharkhand, le matin du 23 juillet 2021. Les nuages de la mousson menacent de crever à tout instant pendant qu’une vingtaine de villageois·es nous décrivent les conséquences qu’a eues la pandémie sur leurs vies au cours des seize derniers mois. «Nous», c’est moi, mais aussi Anant Gupta, un finissant en journalisme qui m’accompagne sur les routes du nord de l’Inde depuis une semaine, Arpana Bara, une travailleuse sociale qui connaît chaque habitant·e du coin par son prénom, et Jean Drèze, un réputé économiste indien d’origine belge, spécialiste du développement.

Un homme se fait le porte-parole des travailleurs journaliers. «Avant la pandémie, raconte-t-il, on pouvait facilement trouver du travail vingt-cinq jours par mois. Maintenant, il est difficile d’en avoir pour quatre ou cinq. Comment nourrir une famille de quatre enfants avec ça?» Quant aux femmes, la pandémie en a poussé plus d’une à abandonner le marché du travail. C’est le cas de Tara Devi, une veuve qui ne connaît pas son âge. Pendant longtemps, elle faisait le ménage et la vaisselle dans un restaurant, tous les jours de 6 heures à 22 heures, pour 4 000 roupies par mois (70 dollars). Durant des mois, le restaurant a été ouvert par intermittence, selon les aléas des consignes sanitaires. Elle était donc rarement payée. Quand la situation a commencé à s’améliorer, elle a demandé une augmentation de salaire. On l’a congédiée.

Sukurhutu n’est qu’à une douzaine de kilomètres de Ranchi, la capitale du Jharkhand, mais encore faut-il s’y rendre si on veut y trouver du travail. Avant la pandémie, les villageois·es s’entassaient dans un véhicule pour dix roupies par tête. Maintenant, en raison des mesures de distanciation physique, seulement trois ou quatre personnes peuvent partager un même transport. Le trajet coûte donc de cinq à six fois plus cher. À quoi bon aller travailler si la moitié du salaire passe dans l’aller-retour? «L’idéal pour moi aurait été de pouvoir travailler de la maison, faire de l’empaquetage de produits, par exemple. Mais je n’ai pas réussi à trouver un emploi comme ça», dit de son côté Hausa Devi, une mère de vingt-cinq ans. Après m’avoir traduit ses propos, Anant souligne l’ironie: «C’est l’ère du télétravail pour les élites et cette dame voudrait aussi travailler de la maison, mais il n’y a pas de possibilités du genre pour les gens comme elle.»

Comme dans les villages d’une autre région où nous sommes allés la veille, Jean essaie de comprendre si les habitant·es reçoivent le double de leurs rations habituelles en riz et autres produits de première nécessité, comme le prévoit une mesure du gouvernement du Jharkhand annoncée au début de la pandémie. Plusieurs villageois·es ne sont même pas au courant de l’existence de cette politique. Par contre, toustes constatent que les contractants chargés de la distribution des rations n’ont pas perdu leurs vieilles habitudes avec la pandémie: ils attendent encore la fin du mois avant de passer et, systématiquement, les quantités dans les sacs sont moins élevées que sur papier. Certain·es soupçonnent que les balances de ces dealers sont faussées ou qu’ils mentent lorsqu’ils disent ne pas avoir suffisamment de grains à distribuer. Si on veut obtenir quoi que ce soit, il faut se résigner à accepter ce qu’on nous donne, vingt-cinq kilos plutôt que trente, signez ici madame Devi, merci bonsoir. Ces pratiques sont tellement répandues, et les villageois·es si convaincu·es qu’il n’y a aucune chance d’obtenir réparation en se plaignant aux autorités, encore moins en temps de pandémie, qu’iels se résignent à cet ordre des choses.

Sukurhutu est un gros village rassemblant plusieurs hameaux habités par des communautés de castes et de classes différentes, pour une population totale d’au moins 15 000 habitant·es. Le secteur où Arpana nous a emmenés est l’un des plus défavorisés du village. Il est peuplé par des Adivasis, les indigènes de l’Inde, historiquement habitant·es des forêts. Avec les Dalits, autrefois appelé·es «intouchables», iels sont parmi les groupes les plus pauvres et les plus discriminés du pays.

Frédérick Lavoie est journaliste indépendant et écrivain. Il est notamment l’auteur d’Avant l’après: voyages à Cuba avec George Orwell (La Peuplade, 2018) et d’Ukraine à fragmentation (La Peuplade, 2015). Il habite à Bombay et à Montréal.

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