Dossier

Le beurre et son argent

Vu d’ici (2008) de Mathieu Arsenault montre à quel point une classe sociale n’est pas qu’une simple affaire d’économie. C’est également un cadre symbolique délimitant notre vision du monde.

L’argent du beurre. On nous disait mange toute ton assiette parce qu’il y a des gens qui meurent de faim c’est-tu niaiseux il n’ y a pas de rapport entre mon assiette et leur absence d’assiette et maintenant on nous dit qu’on jette trop de déchets et on nous montre des images de gens qui vivent dans des dépotoirs c’est-tu niaiseux il n’y a pas de rapport entre mes déchets et les dépotoirs indonésiens il n’y a pas de rapport entre les mendiants et les bas prix entre la violence et une piscine entre la guerre et une télé c’est niaiseux de penser qu’il y a un rapport et ce ne sont pas les bungalows à perte de vue qui m’embêtent ni les kilomètres de gazon vert ni les haies ni les entrées pavées ni les lifestyles centers ni les stationnements ni les cellulaires ce qui m’embête c’est la niaiserie de penser qu’ici rien n’a de rapport avec rien au point que je suis tellement frustré d’être niaiseux de penser sans résultat le nez collé sur ma petite vie je n’avance pas pour le moment je tourne en rond c’est-tu niaiseux d’être laissé à soi-même dans un monde pareil et d’être incapable un seul instant d’abolir la distance infinie entre mon œil et la télé entre les nouvelles qui sont mauvaises et mon salon qui est tout bien rangé avec des fleurs séchées et ma langue sur le plancher qui cherche les miettes de ce que pourrait être ma vie si j’avais encore au moins une miette d’identité et une assiette à terminer je veux comprendre le monde et je n’ai que des miettes de toasts brûlées quand je voudrais le beurre et la misère du beurre.


N’ai-je. De vous à moi à moins moi moins à moi je voudrais déclarer qu’après toutes ces années de travail sur moi-même j’ai enfin les idées de la semaine j’ai les opinions de tout le monde j’ai fini par avoir le corps qu’il faut pour continuer à consommer un minimum de volonté juste assez d’espoir pour pas me laisser mourir et à peine l’énergie qu’il faut pour aller travailler j’ai même pu préserver une miette de libido pour fonder une famille de classe moyenne tout ce qu’il y a de plus respectable et je répète à qui veut l’entendre que je suis en pleine forme en pleine vie et que le bonheur est à notre portée quand on y croit très fort nos rêves se réalisent et qu’importe les obstacles l’amour sera toujours vainqueur mais tout cet amour que j’ai l’ai-je je t’aime t’aimai-je t’ai-je m’ai-je neige sur la télé après que le poste s’est fermé tout seul dans l’obscurité sans rien penser je garde les yeux ouverts et j’assiste à moi-même à ma chute libre et tempête ma chérie ma pauvre petite vie je te tiens tiens-toi bien retiens-moi bien dans le rien au-dessus de ce vide ouvert par la télé par les films américains par les histoires de crimes qui ne paient pas par les bonnes nouvelles levées de fonds pour les enfants malades par tout ce monde par ce monde entier qui pénètre dans ma tête restée allumée devant l’écran depuis tant d’années que je ne sens plus ce corps enseveli sous la neige fine et froide de mon imaginaire télévisé j’ai les doigts roides et gelés de la plus glace normalité.

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