Le métier de suivre

Des fragments libres et tendres se passent le relais pour accompagner le mouvement de ce qui meurt et de ce qui naît. Des maillons s’unissent pour rendre visibles nos chaînes psychiques et politiques.

Trois femmes m’ont ouvert un espace d’hospitalité, une sorte d’hôpital ou d’hospice où je pourrais venir déposer, séance après séance, ma tête parfois affolée, mon cœur parfois chargé, comme on laisse tomber ses clés en rentrant à la maison, dans l’espoir de pouvoir exister librement et de retrouver le sentiment d’être léger comme une plume. C’est le début d’une belle maladie chronique.

«Je ne sais pas quoi dire, je n’ai rien à dire aujourd’hui», me répètent mes patients en début de rencontre, comme pour m’inviter à entrer dans la danse de leurs émotions. Dès qu’ils sentent que je me risque avec eux sur cette autre scène, leur dos ne semble plus barré et leur langue se dénoue de manière surprenante. Nous entamons une danse invisible.

Elle me dit: «Je ne sais pas plus qu’avant ce qui t’habite quand j’entre dans le bureau et je n’arrive pas à te lire dans ces premiers moments où tu restes en silence, mais on dirait que, ce soir, pour la première fois, cela ne m’angoisse pas.»

Je fixe le papier: je n’ai rien à écrire. Peut-être ai-je trop à faire dans ma vie de fou. Peut-être que, moi aussi, malgré mon métier, je suis affecté par le sentiment que l’humanité en tant que groupe est un patient trop difficile, un cas perdu, un récidiviste. Je parviens tout de même à m’abandonner à un transfert, à ta présence, à ton envie de penser dangereusement, de danser avec moi dans cette prose de fin du monde.

Heureusement, je peux aller chercher de l’aide dans ma bibliothèque. Rabelais, lui, a commencé ainsi le prologue, en 1534, de ce qu’il nommait sa «chronique gargantuine»: «Buveurs très illustres, et vous vérolés très précieux, car c’est à vous, non aux autres, que je dédie mes écrits.» Quelques lignes plus loin, il rappelle que Platon a énoncé que le chien est la bête la plus philosophique: «Si vous l’avez vu, vous avez pu noter avec quelle dévotion il guette son os, avec quel soin il le garde, avec quelle ferveur il le tient, avec quelle prudence il l’entame, avec quelle passion il le brise, avec quel zèle il le suce. Qui le pousse à faire cela? Quel est l’espoir de sa recherche? Quel bien attend-il? Rien de plus qu’un peu de moelle.» Je ne sais pas ce qui me pousse à écrire, quel peut bien être mon espoir, mais je peux très bien vivre avec cette réponse: rien de plus qu’un peu de moelle.

Mon deuxième prologue préféré, c’est celui de L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche, publié en 1605 par Cervantès. Il commence ainsi: «Lecteur oisif, tu pourras bien me croire sans serment: j’aurais voulu que ce livre, comme fils de mon entendement, fût le plus beau, le plus hardi et le plus subtil qui se puisse imaginer. Mais je n’ai pu contrevenir à l’ordre de la nature, qui veut que chaque chose engendre sa pareille.» Qu’est-ce qu’«un esprit stérile et mal cultivé comme le [s]ien» a pu engendrer en prison? Le deuxième livre le plus traduit après la Bible. Je remarque que j’ai souligné lors d’une précédente lecture le conseil qu’un ami donne à Cervantès: «Donnez à entendre vos idées sans les compliquer ni les obscurcir.»

Qu’est-ce que commencer une série de textes ici, de manière située, dans les pages de Liberté, et maintenant, au temps de la «libarté», de l’ultralibéralisme et d’une nouvelle nuit, «caquiste», dans laquelle le Québec s’endort profondément comme autrefois entre le «chœuf» et l’âne gris? Pourquoi les Anciens de Liberté me regardent-ils, muets, m’incitant à trouver mes propres réponses, à ma propre époque? Je vais m’enfuir dans mes forêts intérieures, en attendant le passage d’un signe, d’un animal totémique, de quelque chose qui viendrait me saisir, me sortir du ronron de moi-même. J’aimerais fonder ce carré de sable à partir d’une expérience, d’un étonnement.

C’est arrivé dans mon bureau de psy. Elle a dit «je m’en vais aux enchaînements» comme on dirait «je m’en vais à l’épicerie». Moi qui ne suis pas un initié des arts de la scène, j’ai eu un frisson poétique; j’ai vu passer l’Homme comme dans un tunnel, tantôt le génie millénaire qui enchaîne les tableaux les plus fulgurants, tantôt le monstre millénaire qui enchaîne les pieds des esclaves, le cou des bêtes, le torse des fous et des étrangers, le cœur des femmes et des enfants. «Je m’en vais aux enchaînements.» J’ai compris à cet instant que l’humain était poésie, puis oubli de la poésie. Tout devient, avec l’habitude, normal, presque naturel, même si chaque mot est au départ un tour de magie fascinant, extraordinaire. Comme un lapin sorti du grand chapeau de l’Histoire.

En creusant l’étymologie du mot «enchaînement», on parvient jusqu’au grec ancien akolouthia, qui signifie «suivre». Le service religieux nommait akolouthia l’ordonnancement de sa théâtralité, les offices étant composés de parties qui se suivaient, respectaient un ordre précis, une succession orchestrée de morceaux. De nos jours, on évoquerait plutôt un montage de séquences, comme au cinéma. Et moi qui tente ici, sur une autre scène, d’enchaîner les fragments littéraires sur une page aussi blanche qu’une nappe d’autel ou un suaire.

Quand j’étais éditeur, j’ai fini par ne plus entendre l’histoire et la poésie que portent en secret certains mots, par m’habituer à des expressions utilitaires du milieu, telles que «la mise à l’office» d’un titre à date donnée, qui représente le jour où les boîtes de livres sont acheminées aux librairies.

Akolouthia a secrètement fait son chemin jusqu’au mot français «acolyte». On passe de «ce qui suit» à «celui qui suit». L’acolyte était jadis l’assistant du prêtre, son servant pendant l’office. On retrouve le même double sens dans le verbe anglais «to follow». Ce qui ne manque pas d’éclairer notre époque prétendument si laïque, obsédée par ses followers sur les réseaux sociaux… On s’efforce de laïciser l’État et les institutions – non sans raison, bien sûr –, probablement parce qu’il n’est pas réellement possible de laïciser la culture, dont le fonds – autre mot hallucinant du monde de l’édition – et les fondements sont nécessairement religieux. Je n’ai jamais été croyant; il est toutefois impossible d’être psychanalyste sans vouloir faire apparaître ce qui a été enfoui, décomposé puis recomposé, ce qui a nourri le sol sur lequel pousse notre culture.

«Je suis tous les noms de l’histoire», a écrit Nietzsche. Il a révélé le travail invisible que dissimule toute idée; Marx, le travail invisible qui hante toute marchandise, et Freud, le travail invisible que masquent les rêves, les actes manqués, les symptômes. Foucault, lui, l’héritier, dénoncera l’hypocrisie de tout ce qui va de soi dans la culture, cachant son histoire, son archéologie, sa violence toujours plus intégrée, justifiée, banalisée, sa brutalité toujours plus propre, gantée, puis exercée toujours plus à distance, télécommandée. Le féminisme mettra en lumière le travail dans l’ombre des invisibles. C’est tout cela, à mes yeux, la postmodernité. Du moins son endroit. Je n’oublie pas son envers, la postmodernité économique qui a ouvert la voie à un néolibéralisme débridé, numérique, ultrafluide et évanescent, partout et nulle part, impossible à définir et qui pourtant abuse de son pouvoir spectral dans un monde en apparence dématérialisé, passé maître dans l’art de nier la misère très matérielle qu’il engendre.

Quelle sera notre prochaine utopie? Après Dieu, puis l’Homme, puis la Machine (industrielle, économique, statistique, numérique, intelligente)?

«Il faut se tenir à distance de l’abattement comme de l’espoir», a sagement écrit Georges Bataille, qui a combattu les différents visages du fascisme.

On emploie également le terme «acolyte» pour désigner péjorativement un complice, un partner in crime. L’étymologie grecque permet de proposer un autre sens, positif: celui qui accompagne. Car akolouthos, c’est aussi suivre le même chemin. Je nous revois, Kolou et moi, à l’âge de douze ans. Mon ami Nicolas se faisait appeler Kolou par sa mère. Peut-être que ces fragments s’adressent inconsciemment à akolou, à mon ami depuis trente-cinq ans, vieux compagnon de route. Nous avons vécu un froid en troisième année du secondaire, en pleine époque de la guerre froide. Nous avons nommé The Wall ce conflit entre nous, qui étions deux followers de Pink Floyd. Je lui avais reproché d’enchaîner trop d’amitiés en série, mais l’enjeu réel était ailleurs; il avait à cet âge une personnalité plus solide, charismatique et affirmée que la mienne et j’avais besoin de ne plus le «suivre», de ne plus servir sa messe, si je puis dire. Je devenais son égal, il fallait renégocier notre amitié autrement, ce qui fut fait pour de bon après la chute du Mur.

Le psy aussi est l’acolyte, l’assistant du théâtre sacré que met en scène le patient; le psy est également une figure d’autorité, le patient se soumet au «service» qui lui est offert, ainsi qu’au cadre clinique qui permet l’accompagnement, l’enchaînement de la pulsion, de la pensée, des affects et des mots. Même si c’est un tabou, il me semble important de le dire: je développe, à même un contexte de soins, de réelles complicités avec mes patients qui excèdent nos rôles respectifs; ceux-ci deviennent, avec le temps, des acolytes au sens le plus beau, le plus affranchi du terme. Nous suivons le même chemin, celui qui ne mène nulle part, c’est-à-dire au néant à l’origine du désir humain, lequel nous rend radicalement libres et fondamentalement enclins à nous enchaîner à tout ce qui prétend combler cette béance.

Je reste assis dans mon fauteuil de psy, sans patient devant moi, en laissant flotter en l’air ce mot polysémique: un «suivi». Comment suivre quelqu’un, non pas pour le poursuivre, le suivre à la trace, le prendre en flagrant délit, mais pour l’escorter, l’exhorter, à ses côtés, à mettre un pas devant l’autre, dans un monde qui ne veille pas mais surveille.

À l’invitation de son ami Jacques Brault, mon père a écrit dans Liberté en 1967, après avoir défroqué. Ce fut l’année de l’amour, l’année de l’Expo. On peut traduire ainsi akolouthia: ce qui vient après. Je viens après cette tranquille révolution, intime et collective, après quelques générations d’essayistes québécois. Les chaînes de la transmission, qui semblent d’abord lourdes et contraignantes, nous libèrent ensuite, comme des chaînes à neige en plein hiver.

Bien que l’invention du jugement dernier nous apparaisse aujourd’hui comme un délire lointain, on trouve de moins en moins drôle le fait de confier à la seule justice terrestre des avocats les violences gratuites, la brutalité, les abus de toutes sortes. Si les bullies ne vont pas brûler en enfer, s’ils s’en sortent indemnes dans la vaste majorité des cas, comment contenir la colère et accompagner les victimes de ces agresseurs (individuels ou collectifs) dans le nouveau monde du droit sans justice? Rationnellement, on ne peut que défendre les sociétés de droit, combattre les dogmes religieux, la peine capitale et l’esprit de vengeance de ceux qui font main basse sur la justice. Psychiquement, inconsciemment, c’est une autre affaire, et rien n’est plus difficile à porter pour le citoyen moderne qu’une soif préhistorique de réponse directe, sans tierce partie, une pulsion d’œil pour œil dent pour dent, lorsque faillit notre système légal et démocratique.

La psychanalyse n’est pas tombée du ciel. Elle ne pouvait naître, culturellement, qu’après le rabattement du ciel sur la terre, du tragique sur le quotidien.

La tournée médiatique de Véronique Cloutier pour la sortie de son documentaire Loto-Méno a eu des échos jusque dans mon bureau de psy, plusieurs patientes me témoignant l’importance d’une reconnaissance publique de l’enchaînement des femmes aux aléas de leurs hormones. Cela fait des années que j’entends le récit de ces mêmes souffrances regroupées pendant la préménopause: carence sévère en fer dans le sang (occasionnant une batterie de tests médicaux non concluants), fatigue, migraines, insomnie, variations brutales des humeurs (occasionnant une série de conflits conjugaux, familiaux, professionnels). C’est que le financement de la recherche scientifique n’a rien de scientifique, ce qui constitue l’angle mort le plus grave de la science. Les principes qui guident le financement sont déterminés par des facteurs d’un tout autre ordre, comme les besoins de l’industrie d’engranger des profits ou les besoins inconscients d’une culture de résister au changement – en continuant de mettre le fardeau de la contraception sur les femmes par la prise de la pilule, par exemple, pendant que les hommes disposent d’une pilule de loisir pour bander mieux et vieux; en reconduisant le préjugé selon lequel le corps de l’homme âgé est toujours fertile, sexy et digne d’intérêt, contrairement au corps des femmes qui ont passé l’âge d’enfanter, savamment exclu des intérêts (scientifiques, économiques, biopsychiatriques).

Un de mes patients rêve de faire partie d’une équipe, de connaître enfin le sentiment d’appartenance à une famille, l’effet grisant de disparaître dans quelque chose qui le dépasse. L’individualisme moderne a eu raison de valoriser la nécessité de rompre les chaînes de la famille, de la religion, de l’institution, de la nation. Mais qu’on ne se berce pas d’illusions: le refoulement massif du désir (immémorial, fœtal) de transcender sa petite personne, de se perdre, de se fondre dans un corps plus grand que soi, n’a jamais été aussi puissant. La modernité a seulement inventé de nouveaux habits pour le dissimuler.

Une de mes patientes m’annonce qu’elle est enceinte et ajoute: «Ça fait tellement de bien de m’enchaîner à une responsabilité! J’étais tellement malheureuse dans mon désert infini de liberté.»

Je me sens plus que jamais engagé et plus que jamais désengagé. D’une part, je vois venir la nécessité des causes urgentes, multiples, qui doivent trouver le moyen de s’enchaîner autour d’une plateforme politique commune pour faire front contre les violences (économiques, climatiques, psychiques, physiques, sexuelles, coloniales, ethniques, religieuses, territoriales, alimentaires, légales, pharmaceutiques, pédagogiques, professionnelles, institutionnelles, et j’en passe). D’autre part, c’est ma chaîne de vélo de route qui m’inspire le plus confiance: elle me permet de suivre le sentiment le plus pur, le plus juste, de mon humanité, pendant que je roule tous les dimanches avec ma blonde sur les rangs de Lanaudière, dégagé de toute identité, de toute cause, de toute fonction.

Ce patient-ci se plaint d’être enchaîné à sa propre avidité. Dès qu’il désire l’autre, il ne peut s’empêcher de mettre trop de bois dans le feu, de l’étouffer, de provoquer un turn off. On parle souvent de la «difficulté à s’engager» pour se donner l’impression que l’on comprend les problèmes d’intimité et de société. C’est mal saisir l’art, tout aussi important, de rester juste assez désengagé, de laisser au feu son apport d’oxygène, à l’autre et au monde sa juste part de notre absence.

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