Monopolis brûle

Deux Canadien·nes français·es s’évertuent à détourner les pouvoirs, à délégitimer toutes les prises de parole – la leur en premier.

Sur la terrasse d’une boîte de nuit de l’Okanagan, des jeunes, maquillé·es et costumé·es pour fêter, se déchaînent dans la chaleur caniculaire. Le soleil reste suspendu dans le ciel malgré l’heure avancée. Il est voilé par la fumée des feux de forêt, épaisse et suffocante jusqu’au cœur de la ville. L’air pollué donne l’impression que l’astre brûle d’un rouge surréel – une vision de fin du monde. Plutôt que des confettis ou des paillettes, il pleut des cendres sur les tables, dans les verres, sur les peaux collantes de sueur, sur les visages qui se rapprochent.

D’aucun·es ont eu l’audace de prédire qu’après des mois de pandémie, la nouvelle décennie serait à l’image des années folles du siècle dernier. Iels espèrent une grande célébration, une exaltation, une libération. Si l’oracle a eu l’air de s’avérer le temps d’une victoire des Glorieux le soir de la Saint-Jean, force est de constater que la fête n’aura pas fait long feu. Aux optimistes, rappelons que les années 1920 ont non seulement été folles et dorées, comme on les qualifie en France et en Angleterre, mais aussi rugissantes, telles qu’on les dit en Amérique. Quand les empires géopolitiques s’écroulent après la Grande Guerre, les conglomérats et monopoles financiers étendent leur emprise sur le monde. Dans cet interrègne, à Montréal, le Red Light prend son essor la même année qu’une branche du Ku Klux Klan s’enracine dans la métropole canadienne-française: les monstres naissent dans le clair-obscur.

Puisque rien ne décrit le présent aussi bien que le passé qui imagine le futur, c’est à travers le kaléidoscope de la grande œuvre Starmania que se reflète le mieux notre époque. Le célèbre opéra rock nous offre les paroles les plus consolatrices, les mots qui résonnent le mieux avec notre ère. Ses airs pop synthé sont en phase avec la nostalgie de ce que notre génération n’a pourtant jamais connu et ne connaîtra jamais. Produit pour la première fois en 1979, cet opus constitue un pivot entre l’optimisme péquiste des années 1970 et la chape de plomb des années 1980: dans les couloirs des universités et sur les rues animées des centres-villes, le tailleur en polyester succède au macramé des hippies, les communes font place aux gratte-ciel, le collectif est délaissé pour le chacun-pour-soi. Le livret de Starmania est visionnaire dans son désespoir: rêvant d’une autre carrière, le businessman Zéro Janvier dépeint les artistes comme des anarchistes vivant comme des millionnaires; sur les ondes de Télé Capitale, on mélange divertissement et information dans des télévangiles où sont exposées des stars jetables; dans les souterrains de Monopolis, la jeunesse queer qui fréquente l’Underground Café rejoint vite le groupe terroriste des Étoiles noires.

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