Éditorial

Une constellation de résistances

Au moment d’écrire ces lignes, je m’apprête à quitter la Colombie-Britannique. Dans les derniers jours, j’ai eu le privilège immense de me rendre sur l’île de Vancouver pour observer les mobilisations contre la coupe à blanc de la forêt pluviale ancienne de Fairy Creek, Ada’itsx, sur le territoire ancestral de la nation pacheedaht. Depuis plus d’un an maintenant, des militant·es bloquent l’accès aux sites de coupe convoités par la forestière Teal-Jones, et ce, de façon continue. La stratégie est simple: il s’agit d’empêcher la machinerie d’accéder à cette forêt menacée, en mettant son corps sur le chemin. Des centaines de personnes se sont relayées au fil des mois, dans les campements de fortune installés sur la route et dans la forêt. À l’hiver 2021, au plus fort de la pandémie, une poignée de militant·es ont réussi à passer de longs mois perchés sur le sommet de la montagne, coupé·es du monde, sauf pour le ravitaillement.

Au printemps dernier, Teal-Jones a obtenu une injonction lui permettant de faire libérer par la force la voie bloquée. À ce jour, sur la «ligne de front», plus de 1 100 personnes ont été arrêtées par la Gendarmerie royale du Canada (GRC). L’été dernier, une force aberrante a été employée contre ces militant·es pacifiques; des vidéos captées lors des premiers démantèlements de barrages donnent froid dans le dos. Poivre de Cayenne, coups, effets personnels confisqués, volés, détruits, militant·es menotté·es, laissé·es au soleil pendant des heures. La GRC a d’ailleurs été rappelée à l’ordre par la Cour suprême de l’Ontario – deux fois plutôt qu’une. Dans le cadre de sa demande de modification des conditions de l’injonction, le tribunal a sévèrement critiqué Teal-Jones quant aux méthodes employées par les corps policiers, notamment à l’égard des médias. Durant les premières semaines d’intervention policière, des journalistes ont rapporté avoir été complètement tenu·es à l’écart, ou escorté·es si étroitement sur les lieux d’une intervention qu’il leur était impossible de faire leur travail. Un autre a été battu et arrêté alors qu’il couvrait une intervention. Un autre encore a vu son matériel vidéo détruit par les policiers.

La Cour a d’ailleurs reproché à certains agents d’avoir arboré, lors de leurs interventions à Fairy Creek, un écusson Thin Blue Line. Cet insigne, fait d’une ligne bleue sur fond noir, affirme la nécessité d’une solidarité indéfectible entre les membres de la confrérie policière – en gros, il affirme que peu importe les gestes posés par l’un des leurs, les autres se montreront solidaires. Il témoigne aussi d’une vision des corps policiers en tant que «rempart» contre le chaos social, et entretient des liens clairs avec le discours suprématiste blanc. La connotation raciste de ce mouvement est établie, au point où, en 2020, la GRC a interdit à ses agents de porter son symbole. Malgré tout, à Fairy Creek, plusieurs agents n’ont pas hésité à épingler leur Thin Blue Line sur leur blouson, portant haut leur devoir d’aller matraquer des militant·es pacifiques. Sans surprise, les témoignages de profilage racial abondent. Chez les militant·es, on sait désormais que lors des interventions policières, il faut former un bouclier humain autour des personnes autochtones et racisées présentes sur les lieux. À Fairy Creek se joue sur plusieurs plans la continuation de la violence coloniale, à travers des interventions policières violentes sur des terres volées, bradées au plus offrant.

Dans les derniers jours, le campement de Fairy Creek a fondu comme peau de chagrin. Les interventions ont été brutales: destruction du camp de base, barrage policier sur la route. Devant l’impossibilité de construire de nouveaux obstacles, la seule tactique praticable est désormais de s’éparpiller dans la forêt et de faire retentir des cornes de brume à l’approche des bûcherons (ceux-ci étant obligés de suspendre leur activité lorsqu’ils constatent une présence humaine sur le périmètre de coupe). Mais cette stratégie est coûteuse en énergie, et place les militant·es dans une posture de vulnérabilité extrême. Il pleut sans cesse. Il fait froid. Les gens sont à bout de souffle, à bout de nerfs. Ils ne dorment presque plus, car la GRC patrouille la nuit, utilisant des phares éblouissants et des sirènes, pour empêcher les militant·es de se reposer. La bataille risque d’être perdue.

L’occupation de Fairy Creek est un microcosme où se déploient toutes les dynamiques coloniales: la violence faite aux corps et à la nature, la criminalisation de la résistance, la dépossession. C’est vrai partout où ce type de mobilisation s’organise. Or à Fairy Creek comme à Standing Rock ou à Unist’ot’en, pour n’évoquer que ces exemples, s’esquisse une constellation de résistances dont on doit tirer des enseignements. Suivre et appuyer la lutte initiée par les militant·es autochtones contre la destruction du vivant est sans doute notre meilleure chance d’échapper à l’avenir catastrophique qui est déjà à nos portes. Saurons-nous entendre? Saurons-nous agir en solidarité?

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