Rétroviseur

Les loops de 2001

Le ciel bleu. Je me rappelle d’abord le ciel bleu. Puis l’air craquant de l’automne au réveil. Cette sensation d’un surplus d’oxygène qu’on éprouve en septembre, quand le vent gonfle l’air frisquet et soulève les poumons. J’ai émergé de la station Place-des-Arts ce matin de septembre, vers 7 heures, prêt à en découdre. J’allais rejoindre ma mère et j’ai pris en chemin la pancarte que me tendait le président de mon syndicat. J’étais alors livreur de courrier au gouvernement fédéral, dans le complexe Guy-Favreau, pour payer mes études à l’UQAM. La fonction publique était en grève, et ma mère travaillait dans un autre ministère. Piqueter avec sa mère avait son charme, comme si la lutte pouvait être intergénérationnelle, même quand elle est formatée en plages horaires de quatre heures.

Je ne me souviens plus qui a glissé la rumeur à mon oreille, rumeur qui est vite devenue une information, puis un sujet de conversation. Un avion avait été détourné et avait frappé une tour new-yorkaise. Comme plusieurs autres grévistes, j’ai alors traversé le boulevard René-Lévesque et je me suis rendu devant l’entrée du complexe Desjardins, où des téléviseurs montraient la fumée s’échapper d’une des tours jumelles. J’allais retourner à mon poste de piquetage, troublé par ce qui se passait, quand un autre avion a foncé dans la seconde tour, pénétrant l’acier comme du beurre. Dallas avait eu le film de Zapruder, surgi après les événements pour les relancer, New York avait ses images d’une chaîne d’information en continu qui devenaient l’événement. L’avion dans le bleu new-yorkais, l’avion qui disparaît quelques instants, l’avion qui perfore la tour. Plus tard, ce serait l’écroulement, les chutes, l’héroïsme spontané, puis les discours, les redites, les conséquences, le marasme et, enfin, les crispations identitaires, les guerres.

Mais à ce moment-là, une stupeur. Plus rien ne tient; il ne reste que cette image vue en direct, puis rejouée. Une pancarte dorénavant obsolète à la main, je tente de détourner le regard de l’écran, d’engager la conversation avec les collègues, les autres syndiqués, quitte à entendre les premières mises en accusation, les premières analyses à deux cents. Rapidement le délégué syndical répète de petit groupe en petit groupe que la grève a été suspendue, que les moyens de pression sont temporairement levés, que ceux qui ne font pas partie des services essentiels sont priés de rentrer à la maison et d’être prêts à reprendre le boulot le lendemain, que les autres doivent retourner à leur poste immédiatement. La livraison de courrier n’est pas essentielle. Les groupes se dispersent, je demeure sur place, la pancarte en berne, de trop. Ma mère reprend le métro, puis le bus, pour retrouver sa banlieue, alors que les images du monde changent sans qu’on ait pu participer à orienter le mouvement de bascule. Mon regard oscille entre les complexes Guy-Favreau et Desjardins. Je me mets à marcher seul, perplexe, vers l’UQAM, lente avancée vers mon refuge, entrecoupée par les images des tours diffusées en boucle dans les bars déserts de la Sainte-Cath.

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