Critique – Cinéma

À la dérive

La caméra est posée dans un immeuble désaffecté. Ou peut-être est-il en cours de construction? On devine, en tout cas, l’activité humaine passée aux débris qui jonchent le sol. Puis notre regard s’attarde sur un trou béant donnant vers l’extérieur. On aperçoit par la brèche la rive opposée d’un fleuve, où se dessine une ville érigée en dents cassées. Le paysage est composé de gratte-ciel et de grues s’affairant à élever d’autres édifices. Un navire de marchandises fend le cadre, attirant notre regard vers l’avant. Mais nous restons malgré cela conscients du fait que c’est à partir d’un paysage de ruine que l’on observe, en retrait, le train-train quotidien de cette activité à la fois foisonnante et banale.

La cinéaste chinoise Shengze Zhu – aujourd’hui établie à Chicago – a toujours signé d’étonnants portraits de sa ville natale, Wuhan. Dans Another Year (2016), elle captait l’intimité d’une famille d’ouvriers migrants au fil des repas partagés au cours d’une année. Puis, dans Present. Perfect (2019), c’est la vidéo d’autrui – la pratique on ne peut plus commune du «live streaming» – qui devenait l’intermédiaire principal par lequel ce film-mosaïque évoquait l’isolement et l’atomisation sociale vécus par un grand nombre de travailleurs chinois.

Zhu revient une fois de plus à Wuhan, désormais tristement célèbre dans le sillage de la pandémie, pour y tourner A River Runs, Turns, Erases, Replaces. Le film prend la forme d’une élégie dédiée à cette ville, tout en formulant un constat plus objectif sur l’évolution d’un paysage – devenu, au fil des transformations, méconnaissable aux yeux de la cinéaste. L’ensemble est porté par un sentiment indicible de perte, une hantise post-traumatique. Car, bien que Zhu ait commencé à filmer son projet avant la découverte de la covid-19, le sujet pandémique reste inévitable. Elle l’évoque d’ailleurs adroitement, par l’entremise de lettres qui ponctuent l’image et s’adressent – on le devine très vite – aux individus morts du virus. Mais elle opte, somme toute, pour une forme plus proche du cinéma d’observation classique, délaissant l’approche plus structuraliste d’Another Year.

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