Critique – Littérature

Celles qui dansent

J’ai toujours été habitée par la question du corps. Sans doute parce que j’avais l’intuition que le mien m’échappait. Culturellement, politiquement. Je n’en savais que ce que les regards me renvoyaient. Je n’ai pris conscience de cette aliénation qu’en quittant la littérature jeunesse ou misogyne (j’accuse Guy des Cars, dont j’avais acheté les œuvres complètes lors d’une vente-débarras dans ma prime adolescence) pour découvrir tardivement des autrices – je pense notamment aux surréalistes, que je n’ai lues qu’à la maîtrise, réduites au statut de muse, d’objet, d’icône et, par la force des choses, à la folie – au regard vaguement schizoïde, comme si pour passer par soi, pour se raconter, il fallait se replier, se couper de l’autre, de la perception construite qui annihile.

À qui appartient ce corps quand personne ne le regarde? À qui appartient ce corps quand personne ne le réclame?

Mes étudiant·es ont lu Nelly Arcan, Daphné B., Anaïs Barbeau-Lavalette, Marie-Andrée Gill, Naomi Fontaine, Isabelle Boisclair et Virginie Despentes. Au cours d’une discussion, un étudiant révolté par le traitement réservé à Arcan lors de la tristement célèbre foire de Tout le monde en parle a rétorqué qu’on aurait aussi bien pu la sacrifier devant public, comme s’il s’agissait là d’une hyperbole. Comme si ça n’avait pas déjà été fait. Comme si l’art, la cité, la démocratie, la religion, la politique, le travail, le capitalisme n’avaient pas littéralement sacrifié les femmes. Mes étudiantes jouissent d’une liberté qui m’est étrangère, celle d’avoir tôt pris conscience de leur valeur en tant que sujet et d’en défendre l’intégrité. C’est à leur contact que j’ai pris la mesure de ma dépossession. À elles que je dois le plaisir retrouvé de danser, d’exalter ma joie dans le mouvement. Bien sûr, j’avais pris conscience bien avant du pouvoir de ce corps – pouvoir vite dérobé –, de la violence de la répression qui y répondrait.

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