Critique – Littérature

Des stéréotypes à la rencontre

Au moment où ces lignes sont écrites, des communautés autochtones se mobilisent face aux injustices subies en matière de droits ancestraux et de droits de la personne, notamment dans le cadre du prolongement de l’oléoduc Trans Mountain à travers des territoires non cédés et de la découverte des dépouilles de centaines d’enfants sur les terrains d’anciens pensionnats. L’incompréhension globale de ces enjeux chez les occupant·es (settlers) s’accompagne d’un sentiment paralysant de malaise ou de honte. L’anthropologue Emanuelle Dufour a puisé dans son propre inconfort pour créer la bande dessinée «C’est le Québec qui est né dans mon pays!». Carnet de rencontres, d’Ani Kuni à Kiuna.

L’autrice annonce sa visée pédagogique en citant Murray Sinclair, de la Commission de vérité et réconciliation: «L’éducation est ce qui nous a menés à ce gâchis, mais l’éducation est aussi la clé de la réconciliation.» Son livre ouvre au dialogue en faisant alterner la voix de la narratrice et celles d’une quarantaine de contributeur·trices. Cette polyphonie fait entendre une diversité de points de vue autochtones et allochtones en soulignant leur caractère individuel. Il n’est pas question de porte-parole qui s’exprimeraient au nom de tout un groupe, bien que l’affiliation identitaire de chacun·e soit indiquée selon sa préférence et représentée par un symbole en tête de page: une fleur de lys pour le Québec, des broderies aux motifs spécifiques pour les dix Premières Nations reconnues par le gouvernement provincial, un inukshuk pour les Inuit, etc. Plus qu’esthétique, ce procédé contrebalance l’emploi parfois inévitable de termes englobants comme «Autochtones», ainsi que l’homogénéisation qui en découle.

Dufour cherche à éviter la division et l’antagonisme de deux camps monolithiques «nous contre eux». Les citations colligées interpellent le lectorat en affirmant que la réconciliation concerne tout le monde. Si la responsabilité des personnes eurodescendantes quant aux crimes coloniaux est écartée rapidement par les intervenant·es – trois Blanc·hes et une Inuk – abordant ce sujet précis, cela n’exclut pas un devoir d’introspection pour nommer la part sombre de leur héritage et mettre un terme aux structures institutionnelles toujours en place. Les conséquences de la pensée coloniale s’observent dans la méconnaissance du peuple québécois à l’égard de ceux dont il occupe le territoire, entraînant une «(non-)rencontre entre Autochtones et allochtones», comme l’écrit Prudence Hannis. Cette «ignorance collective» (Pierre Lepage) procède de deux facteurs sur lesquels se penche Dufour: les médias et le système scolaire.

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