Critique – Littérature

Nos regards détournés

Ce printemps, en lisant Promenade sur Marx et Mister Big ou la glorification des amours toxiques, je me suis souvent imaginée à table, en train de discuter avec des amies. Qu’est-ce qui a dessiné, en moi, la scène familière du repas et de la conversation partagés? Est-ce le ton complice, analytique, bienveillant, un brin humoristique de ces essais? Le cadre de ma rêverie était tantôt la salle à manger animée de la famille Marx, tantôt un restaurant branché de Manhattan, où je rejoignais le quatuor d’amies de la série Sex and the City pour un brunch dominical. Tant de valeurs séparent les cercles de convives que nous font fréquenter India Desjardins et Valérie Lefebvre-Faucher [cette dernière signe un article dans le présent numéro de Liberté, ndlr]. Pourtant, dans mon esprit, leurs tables se sont plus d’une fois collées l’une à l’autre, Eleanor Marx s’adressant à Carrie Bradshaw aussi librement qu’Artemisia Gentileschi aurait pu le faire avec Emily Dickinson dans The Dinner Party, l’œuvre féministe de Judy Chicago, qui rassemble en un banquet une trentaine de femmes importantes dans l’histoire de la civilisation, que la lorgnette patriarcale a fait tomber dans l’oubli ou la marge.

Cette œuvre, Lefebvre-Faucher l’évoque à plusieurs reprises dans son essai. La «cartographie de l’invisible» qu’opère Chicago l’émeut. Peut-être parce que scruter, explorer et baliser l’invisible, c’est aussi son projet à elle. Promenade sur Marx s’intéresse en effet à l’effacement des femmes dans l’histoire des idées, et ce, à partir d’une enquête sur la communauté féministe qui a participé à la construction du savoir marxiste. Dans son livre, Desjardins s’intéresse plutôt à l’invisible qui naît d’un regard manipulé, empêché par nos «angles morts», par nos «conditionnements», par tout ce qui crée une «distorsion dans notre perception». À partir d’une relecture critique de la série Sex and the City, elle examine comment la culture du viol assure sa pérennité à travers des objets culturels qui font porter à la violence psychologique le masque de l’amour.

Lorsqu’elle nous présente la plus jeune fille de Marx, Lefebvre-Faucher note: «Quand on parle d’Eleanor [Tussy Marx], il semble de mise de s’étonner de sa vie amoureuse tragique, comme s’il était exceptionnel qu’une femme audacieuse et créative, une militante pour la justice et la liberté, puisse accepter dans son intimité violence et humiliation. Je m’étonne quand même de l’étonnement des historiens.» Cet «étonnement», les historiens dont parle Lefebvre-Faucher l’auraient sûrement ressenti si on leur avait demandé de contempler, avec Desjardins, le parcours de Carrie Bradshaw, personnage principal de Sex and the City, une brillante chroniqueuse, «audacieuse et créative», qui «accept[e], dans son intimité, violence et humiliation». Desjardins s’en étonne aussi, mais comme une «historienne» qui aurait ouvert les yeux sur la réalité des violences faites aux femmes. Avec ce nouveau regard, post-#MeToo, que raconte Sex and the City? se demande-t-elle. Un magnat des affaires, puissant et narcissique, entraîne Carrie dans une relation toxique qui débute par du negging, se développe dans une ambiance de gaslighting et de contrôle, génère un sentiment d’invalidation, de la confusion, de la souffrance, de la dépression et une violence réactionnelle, avant de se conclure sur une fin heureuse qui envoie le message que «non veut dire oui».

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 332 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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