Critique – Littérature

Avoir peur des hommes, les détester

J’ai peur des hommes.

Moi les hommes, je les déteste.

Ces deux énoncés qui semblent se répondre, tous deux ancrés dans une subjectivité affirmée, ne sont pas tirés d’un dialogue. Ce sont là les titres de deux essais féministes parus en 2020. Le premier, publié aux Éditions du remue-ménage, est signé par Vivek Shraya, une femme trans, écrivaine et artiste d’origine indienne, présenté dans une traduction d’Arianne Des Rochers et de Kama La Mackerel. Le second est signé par Pauline Harmange, une féministe française. Paru initialement chez Monstrograph, il a été repris au Seuil devant la forte demande créée par un appel à l’interdiction du livre, suivant la logique classique de l’effet de scandale: le petit livre à la destinée confidentielle est maintenant diffusé très largement. Mais de quoi les femmes ont-elles peur? Pourquoi détestent-elles les hommes?

Si les femmes ont peur, ce n’est pas parce qu’elles sont de petites choses qu’il faut protéger, mais bien parce que certains hommes sont dangereux ou potentiellement dangereux. Elles vivent sous une menace qui sature l’espace où elles marchent, où elles travaillent, voire où elles habitent.

Dans le cas de Shraya, cette peur est ancrée dans son parcours de femme trans. Alors qu’elle est un garçon, puis un jeune homme aux allures fragiles, l’impression de ne jamais convenir l’habite; pas suffisamment musclée aux yeux des hommes gais, trop mince pour les hommes hétéros qui la perçoivent comme gaie: «Dans les deux cas, ma minceur amplifie ma féminité, qui est perpétuellement perçue comme un trait répugnant à éradiquer.» Ainsi, elle a introjecté la peur des hommes avant même de devenir une femme; cette peur l’a conduite à se détester parce que jugée trop féminine, à vouloir éteindre cette part de féminin qui la constituait. Puis, cette féminité assumée et revendiquée, la peur ne s’efface pas; elle se voit plutôt redoublée: «Quelle ironie cruelle que d’avoir enduré deux décennies d’humiliation parce que j’étais trop féminine pour me faire dire maintenant que je ne le suis pas assez.»

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