Dossier

Les œuvres peuvent-elles décider du moment de leur retraite?

Un dialogue imaginaire.

Dans l’attente de l’oubli — Tu en as encore pour longtemps?

Post-éphémère — Je ne saurais te répondre. Je pensais que non. Mais vois-tu, il semblerait que tout reparte, comme un claquement de doigts. Je ne sais pas ce qui s’est passé, qui a déclenché quoi. D’ailleurs on ne sait jamais vraiment à quoi tient le fait que l’on apparaisse et disparaisse, à quoi tient notre circulation, notre pérennité. Je devais m’arrêter complètement, passer au rang des documents en attente de classement, les rendez-vous étaient pris, les ententes en cours de signature avec les fonds d’archivage, et voilà que tout repart, comme un second souffle.

Dans l’attente de l’oubli — Tu n’as pas l’air enchantée…

Post-éphémère — C’est-à-dire que je m’étais préparée à autre chose, à passer de l’autre bord, à faire une petite pause à durée indéterminée, avec en arrière-fond le potentiel d’une réactivation, le fantasme du sang neuf. Cela me faisait un peu rêver, tu comprends. D’abord prendre le temps de réorganiser la matière et les traces accumulées au fil des années et des tournées, archiver les cahiers de notes, classer les vidéos, trier les photos, les partitions, les articles de presse, etc. Puis prendre du temps pour l’ennui. Oui, de l’ennui. Beaucoup d’ennui. De la nature de celui qui laisse les choses advenir. M’ennuyer longtemps et être prise par le désir d’une personne qui découvrirait toute cette matière et qui s’en saisirait à bras le corps pour la mener quelque part. Tout ça, vois-tu, me faisait rêver… comme si j’avais envie de retomber amoureuse de moi-même.

Dans l’attente de l’oubli — Je te sens lasse. Pourtant, ce claquement de doigts, c’est une occasion merveilleuse. L’ennui dont tu parles, je le vis depuis le début et, crois-moi, c’est épuisant, à la longue. Ces derniers temps, je n’avais plus le goût de rien, je n’avais même plus d’amertume envers vous, à observer vos cheminements, vos destins; j’étais juste une œuvre fatiguée. Mais là, ce qui t’arrive me ravit et me redonne de l’espoir. Je me dis que rien n’est jamais figé et que je pourrais être surprise par un revirement de situation, un dénouement imprévu. Il suffit qu’on se donne la peine de me considérer à nouveau, de me voir pour ce que je suis.

Post-éphémère — Tu as raison, je ressens peut-être un peu de lassitude, et je ne devrais pas me plaindre, mais je vieillis alors j’en profite. Le bénéfice de l’âge, non?

Dans l’attente de l’oubli — Tu n’as pas l’air contente de vieillir.

Post-éphémère — Quand j’ai vu le jour il y a quinze ans, j’étais considérée comme une œuvre de la relève, parce qu’il est interdit d’être vue comme mature, cohérente, aboutie quand on est une première œuvre. Les usages! Les termes, les codes, les cases, la relève, l’émergence, la mi-carrière, la maturité, jeune, vieille… Rien que d’en parler me fatigue! Je trouve cela ridicule. Quand j’ai vu le jour il y a quinze ans sur scène, ceux et celles qui me jouaient avaient tous les âges, c’était une équipe hybride, riche de ses différences, polyglotte. On s’est apprivoisés avec le temps, on a formé une petite communauté joyeuse et travailleuse. On a vieilli ensemble, et les effets de mode, on a passé outre. Nous avons eu la chance de développer une vie à nous, entre nous, nous nourrissant les un·es les autres, chacune et chacun à notre manière. On a bravé les commentaires ou les critiques des jaloux et des jalouses qui ne comprenaient pas pourquoi on était toujours là, présents, sur scène. Un succès, si humble soit-il, vient toujours avec son lot d’inconvenances, de malentendus, de frustrations de la part de celles et ceux qui ne peuvent s’empêcher d’endosser le rôle de détracteur. Ce n’est pas simple de tenir dans le temps, c’est beaucoup d’investissement, tu sais, nourrir le travail en permanence, réactiver le désir d’être là, de défendre cette chose commune. Mais je pourrais dire qu’on a eu une belle vie, j’étais satisfaite, je trouvais qu’on avait bien fait ça, notre manière d’honorer le public, d’être à l’écoute. Je me sentais en paix avec tout ça. Je me disais, si on s’arrête maintenant, c’est pour le mieux, et puis on laissera la place à d’autres, c’est important de laisser la place à d’autres, c’est ce que je me disais.

Dans l’attente de l’oubli — Oui, c’est une chance que tu as eue et que je n’aurai pas connue. Moi, quand j’ai vu le jour, j’étais persuadée que c’était le succès assuré, tout du moins qu’il y aurait un accueil chaleureux, attentif à ce qui se passait, se disait. Mais ça n’a pas pris. Je me suis longtemps demandé ce qui ne s’était pas passé. Qu’est-ce qui a fait qu’on ne m’a pas entendue? Je ne me suis pas sentie soutenue par vous.

Post-éphémère — Mais tu sais que j’étais là. Je t’ai soutenue, à distance, certes, mais je t’ai soutenue. Nous n’étions pas dans les mêmes programmations à ce moment-là, mais j’ai eu beaucoup d’échos, cela a résonné chez les œuvres. Tu nous as bouleversées. Tu le sais, n’est-ce pas?

Dans l’attente de l’oubli — Si tu le dis…

Post-éphémère — N’en doute pas.

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