Dossier

Dévorer les aînés

Pourquoi ne pas donner un sens aux vieux corps inutiles en faisant des croquettes pour chien? La méthode de Jonathan Swift appliquée au Québec.

Dans sa Modeste proposition pour empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à la charge de leurs parents ou de leur pays et pour les rendre utiles au public (1729), l’écrivain satiriste Jonathan Swift s’attriste de la surpopulation d’enfants indigents, encombrant les rues, condamnés à la mendicité ou au crime; un poids pour leurs parents et leur pays déjà soumis à la violence de l’occupation britannique. À l’aide d’un argumentaire détaillé, enrichi de chiffres et de calculs, son essai propose une solution à la surnatalité et à la pauvreté: envoyer chaque année à l’abattoir 100 000 enfants issus des familles les plus démunies et vendre leur viande. Ainsi calcule-t-il leur poids et leur valeur marchande, de même que les marges de profits générées par leur exploitation, allant jusqu’à suggérer d’utiliser leur peau pour confectionner des bottes ou des gants. Il vante la valeur nutritive et gustative de ces produits de boucherie, propose des recettes, prévoit de conserver 20 000 autres enfants pour assurer la pérennité du cheptel. Adroitement, il répond à certaines objections, et, le faisant, paraît faire preuve de générosité et d’humanisme. À son entreprise, il voit également une utilité sociale: elle permettrait notamment de réduire la violence conjugale, le mari n’étant plus poussé à battre sa conjointe puisqu’elle pourra lui donner, «produire» vaudrait-il mieux dire, avec chaque naissance, de la viande qu’il pourra vendre à bon prix. L’auteur, habile argumentateur, poursuit de la sorte pendant des pages, exposant les tares propres à l’Irlande et faisant le portrait des plus riches, réjouis par cette nourriture saine, tendre et abordable qu’ils pourront dévorer.

On le comprend: la pensée de Swift est rigoureuse et pragmatique. Aux problèmes, elle trouve des solutions. C’est à raison qu’on étudie ses stratégies discursives dans les collèges et les universités du monde anglo-saxon. Ainsi, la lecture de Modeste proposition incite-t-elle à se demander comment s’en inspirer pour régler les défaillances du Québec d’aujourd’hui. Je pense en premier lieu à la crise permanente du vieillissement de la population, dont l’ampleur s’est révélée avec particulièrement de force au temps de la pandémie.

Revaloriser l’âge d’or

De février 2020 à février 2021, dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) et les résidences pour personnages âgées (RPA), environ 7 000 personnes sont mortes de la covid-19 dans des conditions souvent effroyables, pour la plupart victimes des déficiences du système de santé. Les récits qui en rendent compte sont atroces: des mourants emportés sans avoir pu revoir leurs proches ou leur parler, des corps retrouvés abandonnés dans leurs excréments; des soignantes (ce sont surtout des femmes) broyées par la tâche, mal encadrées, mal outillées, travaillant chaque jour jusqu’à l’épuisement; des soignantes, aussi, qu’on idéalise sous la forme abstraite d’anges gardiens pendant qu’elles voient se multiplier les cadavres, qu’elles n’ont jamais autant emballé de corps, que, malgré leur dévouement, leur métier ressemble de plus en plus à celui des croque-morts, et qu’elles finissent souvent terrassées, en état de choc post-traumatique, en passe de devenir des mortes-vivantes – sans soutien tangible du système qui les écrase, alors que c’est en grande partie grâce à elles qu’il tient encore.

L’infirmière Natalie Stake-Doucet, qu’on peut entendre dans le documentaire sonore Quels morceaux de nous la tempête a-t-elle emportés avec elle?, de Jenny Cartwright, compare ainsi l’angoisse qui gagne les travailleuses des CHSLD au printemps 2020 à des «vagues dans une mer où un pétrolier s’est déversé»; une angoisse qui colle, dans laquelle elles sont engluées. Elle parle de souffrance, de découragement, de l’absence d’empathie et d’aide réelles des dirigeants: ceux-là mêmes qui ont rendu dysfonctionnel le réseau public, qui ont contribué à le démanteler. Dans ce réseau, les infirmières sombrent. Dans ce réseau, les vieux meurent, leurs conditions de vie souvent misérables encore aggravées par la pandémie. Et reste, dans l’imaginaire collectif, l’image abstraite des cadavres accumulés.

La suite de cet article est protégée

Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 332 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

Mais pour ne rien manquer, le mieux, c’est encore de s’abonner!