Dossier

Dans un futur incertain

En ce XXIe siècle de changements climatiques, la covid-19 ne sera pas la seule crise à mettre à l’épreuve les conditions de vie des personnes âgées et des structures qui en prennent soin. Et si nous anticipions un peu? Leçon de pandémie.

Début mars 2020. Pendant que le Québec s’apprête à partir au ski, au magasin d’outils de cuisine d’Andrée Laforest ou dans les Caraïbes, je suis l’évolution de la pandémie encore naissante sur le site du Guardian, incrédule devant les discours qui prétendent que «ça ne se rendra pas nécessairement ici», mais pas encore suffisamment inquiété pour crier au loup et énerver tout le monde autour de moi. Il y a 1,5 million de voyageurs et de voyageuses qui passent pourtant par Dorval chaque mois, nous sommes à quelques heures de New York, pas au Svalbard! me dis-je, en me rappelant à quel point les métropoles du monde sont interconnectées par des flux multiples et entrecroisés. Manuel Castells dirait sans doute la même chose, mais je n’ai pas le temps de me replonger dans La société en réseaux, car la veille d’un certain vendredi 13, la menace est soudain devenue réelle. Arruda revenu de son voyage au Maroc, le cadrage géographique du risque change du tout au tout, autant dans les médias que dans la bouche des «experts». On connaît la suite: confinement, deux semaines, un petit effort, tout arrêter, dormir, obséder sur les différentes expressions de l’apocalypse sanitaire sur internet, ouvrir La peste de Camus et en lire la moitié, faire du bricolage, envisager l’achat d’un bidet et donner des cours à distance, convaincre les sceptiques de la létalité du virus, étudier le comportement des courbes exponentielles. Puis, au cœur de ce quotidien bouleversé et liminaire, la pandémie prend une autre dimension, plus macabre cette fois. Avant d’aller plus loin, il faut dire que je ne suis jamais bien éloigné du sujet de la mort, donnant deux fois par année un cours intitulé «Fin de vie et approches palliatives» à des travailleuses de la santé, ce que je fais d’ailleurs à ce moment-là, en mars 2020.

Je suis toujours à l’affût d’articles éclairant les phénomènes contemporains qui entourent le domaine du thanatos. Mais même derrière cette distance théorique, quelque chose s’est produit en moi le jour où j’ai vu les images des convois militaires qui sortaient des cadavres de l’hôpital de Bergamo, en Lombardie (Italie), une des régions les plus prospères d’Europe. Je les regardais chaque jour, dans une sorte d’obsession anthropologique, sûr qu’elles me révéleraient une nouvelle compréhension du monde contemporain. Je n’ai pas lâché la Lombardie jusqu’au moment où, de Brooklyn, nous sont arrivées des vidéos de corps placés dans des camions réfrigérés à l’aide de monte-charge; les morgues ne suffisaient plus. Puisque nous n’étions qu’à six cents kilomètres de là, comment pourrait-on éviter le même sort? me répétais-je. En avril, grâce à l’excellent travail du journaliste Aaron Derfel, qui a couvert la tragédie du CHSLD privé Herron à Dorval, on a collectivement réalisé qu’on fonçait à toute vitesse vers une hécatombe aux proportions démesurées. Hécatombe que j’ai qualifiée de «gérontocide» et que je définis comme un laisser-mourir des personnes vieillissantes dans des conditions indignes. Tout était en place pour que ces scènes incroyables se produisent à Joliette, à Laval ou à Rivière-des-Prairies, bref au cœur de la «normalité québécoise».

Cela fait plus de dix ans que je mène des recherches sur le vieillissement, la fin de vie, la mort (et les morts) dans les sociétés hypermodernes. Dans le domaine, il est courant de critiquer le caractère caché de la mort, les tabous qui l’entourent, sa relégation dans la sphère domestique ou biomédicale, sa disparition derrière l’immédiateté de la société de consommation et le jeunisme, ainsi que la «perte de rituels». Pourtant, en un claquement de doigts, les camions réfrigérés bourrés de corps vieillissants et les reportages sur les institutions de soins de longue durée ont fait éclater le caractère «invisible» de la mort, habituellement gérée par un nombre restreint d’acteurs professionnalisés (personnel soignant, médecins, expert·es du funéraire, officiant·es du domaine religieux). Ce qui s’est produit à Herron et ailleurs n’était pas nouveau du tout, surtout pour les chercheur·es en gérontologie sociale, dont je suis. En revanche, ce qui m’a alors frappé, c’est l’échelle de la surmortalité, son ampleur, le débordement, la perte de contrôle des gestionnaires et du gouvernement, sans oublier la tentative de François Legault de nier en bloc ce qui se déroulait derrière des portes closes. Un épisode gérontocide, ce n’est jamais bon pour une réélection.

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