Dossier

Un legs à nourrir

Entretien avec Suzanne Loiselle et Marie-Paule Lebel

Les sœurs auxiliatrices Suzanne Loiselle et Marie-Paule Lebel, à la veille de fermer leurs livres, se confient sur leurs décennies d’engagement militant. Liberté les a rencontrées à la résidence Mont-Carmel, à Montréal.

Le documentaire Ainsi soient-elles, réalisé par Maxime Faure et présenté en juin 2021 dans les salles de cinéma, montre un visage trop peu connu de la vie religieuse au Québec. Pendant six ans, entre 2013 et 2019, le réalisateur a suivi jusque dans leur intimité les dernières sœurs auxiliatrices du Canada, au moment où elles s’apprêtaient à fermer pour de bon le chapitre québécois de leur communauté.

La Congrégation des auxiliatrices des âmes du purgatoire, les «Auxis» pour les intimes, est membre d’un institut international fondé en France en 1856 par Eugénie Smet. Elle est aujourd’hui présente dans une vingtaine de pays, sur quatre continents – en Allemagne, au Salvador, à Hong Kong, en Inde et à Taiwan, au Tchad et, jusqu’à récemment, au Canada. De spiritualité ignacienne, les Auxiliatrices ne sont liées à aucune œuvre en particulier, leur vocation s’articulant plutôt en fonction des luttes à mener. Elles se donnent ainsi pour mission d’aider «à tout bien, quel qu’il soit», suivant la formule de leur fondatrice. Résolument féministes et engagées auprès des personnes vulnérables, les Auxiliatrices sont souvent en tension avec les structures ecclésiales centralisatrices et patriarcales de l’Église catholique, qu’elles critiquent ouvertement. Au Québec, les Auxis s’établissent d’abord à Granby en 1949. Au départ, elles ne sont que cinq, trois Françaises et deux Canadiennes. Elles seront par la suite une trentaine à s’engager sans relâche auprès des plus vulnérables de la collectivité: ex-détenus, femmes, réfugiés ou personnes assistées sociales. Peu importe le contexte, la vie des sœurs auxiliatrices est marquée avant tout par la militance et l’engagement social, la bataille contre les injustices. Dans Ainsi soient-elles, on voit bien l’empreinte de cette vie de luttes, qui d’ailleurs témoignent des dernières décennies de l’histoire militante du Québec. À travers les souvenirs et les traces laissées dans le temps – les photos prises lors de manifestations en soutien au peuple palestinien ou contre la guerre en Irak, un dossard de la marche Du pain et des roses, signé par les participantes, des macarons, des banderoles, des affiches et des slogans, de «Québécoises debouttes!» à «Féministes tant qu’il le faudra» –, on comprend que, pour elles, c’est dans la constance que se caractérise l’engagement.

Et leur feuille de route est impressionnante. Dès les années 1960, les auxiliatrices jettent les bases d’un service de soins à domicile à Granby, qui sera plus tard intégré au centre local de services communautaires (CLSC). Dans les années 1970, elles créent un centre d’aide pour les jeunes utilisateurs de drogue et portent avec d’autres la création d’une maison de transition pour les personnes en libération conditionnelle, le Joins-toi – un projet aussi porteur que controversé, qui n’aurait jamais vu le jour sans la détermination des auxis et de leurs alliés. Elles jouent aussi un rôle important au sein du Regroupement des personnes assistées sociales de Granby. Installées à Montréal à la fin des années 1990, elles s’impliquent autant dans le mouvement des femmes qu’en politique municipale et, bien sûr, auprès des organismes de solidarité internationale.

Deux ans après la fermeture de leur communauté, le legs des luttes menées par les auxiliatrices perdure. Cela dit, au sortir d’une pandémie ayant mis en relief des déchirures profondes dans le tissu social, la question de la transmission se pose de façon plus criante que jamais. Comment les valeurs et les outils de la lutte qui se développent dans l’engagement et au cœur de la bataille peuvent-ils survivre à ce démantèlement, puis être transmis à d’autres, qui mènent des luttes différentes, propres à leur époque? Faire place au renouveau relève-t-il de l’acte de foi? Devant le désordre du monde, où peut-on puiser des sources d’espoir?


Le film Ainsi soient-elles documente un moment précis de l’histoire des auxiliatrices du Québec, à savoir la fermeture de votre communauté. On pose un regard très intimiste sur votre quotidien, sur les questionnements qui vous animaient au moment de fermer vos livres. Vous soulevez notamment la question suivante: que faire lorsqu’on arrive à un certain âge et qu’il faut déménager, qu’il faut penser l’approche de la mort? J’aimerais savoir quel regard vous posez sur la façon dont nous abordons ces enjeux en société.

Suzanne Loiselle — C’est une question immense! La réflexion sur la mort, sur le processus de vieillissement, me préoccupait déjà bien avant la pandémie, mais disons que le traitement réservé aux personnes âgées durant la dernière année a rendu cette réflexion encore plus aiguë. Comment nous entrons en lien avec elles et quelles solutions nous avons trouvées pour prendre en charge le processus de vieillissement… Tout cela me consterne. Surtout pour avoir vécu dans d’autres contextes culturels où l’on ne parque pas les vieux, où on choisit plutôt de les accompagner dans les familles. Même ici, j’ai connu ça, moi. Ma grand-mère n’était pas dans un CHSLD. Comment en est-on arrivés à faire ce choix collectif, qui est lui-même fait de choix familiaux, personnels? La question s’est évidemment posée dans notre communauté. Celles qui arrivaient en fin de vie, nous avons toujours tenté de les garder près de nous le plus longtemps possible. Mais, à un moment donné, les énergies sont moindres et il faut être soutenues. La vie est complexe, nos capacités sont limitées, et elles vont en diminuant, c’est certain. Je trouve qu’on a un gros défi comme société occidentale, et comme société québécoise, par rapport à cela. On peut bien sûr avoir pour idéal de dire: gardons les vieux le plus longtemps possible dans un milieu convivial; mais il faudra à un moment donné reconnaître quand une personne a besoin de plus de soins et quand il faudra sauter le pas. Parfois, il arrive qu’on exprime soi-même ce besoin. Il y a une forme de détachement impressionnante qui s’installe – c’est une chose que nous avons vue parmi les nôtres. Reste que, quand je regarde ce que sont devenus les CHSLD et ce que la pandémie a révélé, je suis atterrée. Il ne faut pas oublier que ce sont les gens qui ont construit notre histoire, nos institutions et nos outils collectifs, des gens qui ont participé à la vie démocratique, qui se retrouvent là. Leur apport à la société a été effacé. Évidemment, nous avons vécu une crise sans précédent avec la covid-19. Mais cette crise a été aggravée par des politiques publiques dégueulasses à l’égard du système de santé, dont nous avons hérité des conséquences. En ce qui me concerne, les Philippe Couillard et Gaétan Barrette de ce monde feraient mieux de rester cachés longtemps!

Marie-Paule Lebel — C’est un immense problème, ce que nos gouvernements ont fait du soutien aux personnes qui vieillissent. Toute la promesse des soins à domicile, par exemple, a été reniée. J’ai moi-même travaillé comme infirmière dans un service de soins à domicile. Il m’arrivait de faire cent kilomètres par jour pour aller voir les gens chez eux parce qu’ils étaient alités, parce qu’ils étaient impotents, parce qu’ils avaient une sonde vésicale ou besoin d’un soluté… On leur offrait tous ces soins à domicile. On faisait le kilométrage nécessaire et on avait à notre disposition le matériel nécessaire. S’il fallait une autre personne pour appuyer la famille dans les soins, il était possible d’en faire la demande. Nous avions les budgets. Je me dis que ce système a été corrompu et que c’est ça qu’il faut contester. Sous le gouvernement de Pauline Marois, il y a eu un plan pour renforcer les services à domicile, pour que les gens puissent rester chez eux sans que ça pèse trop sur les familles, mais ce plan n’a jamais été mis en œuvre. Récemment, nous avons nous-mêmes demandé de l’aide à domicile pour accompagner une consœur. Il s’agissait d’obtenir des soins de base. Nous n’avons toujours pas reçu de visite pour faire l’évaluation de ses besoins. On ne nous donne pas les moyens, ce qui est absurde quand on sait que ça coûterait beaucoup moins cher de garder les gens chez eux avec de l’aide que de les placer en institution. J’accuse notre système de santé par rapport à tout cela. Il y a bien sûr des gens qui ont de l’argent et qui peuvent se payer de belles résidences lorsqu’ils avancent en âge. Mais quand la santé flanche, qu’est-ce qui leur arrive?

SL — Il faut se demander ce qui, sur le plan politique, a mené à la déviation du modèle des soins à domicile. C’était pourtant extraordinaire! Je revois Marie-Paule partir dans sa petite Volkswagen jaune, beau temps, mauvais temps… On ne savait jamais si on devait l’attendre pour souper ou non. Mais ce travail était fabuleux. Qu’est-ce qui a fait qu’on parle encore de soins à domicile sans être capable de les inscrire dans une politique publique cohérente et adéquatement subventionnée? Ça coûterait pourtant moins cher que les CHSLD. Et c’est sans parler des conditions de travail du personnel de ces CHSLD, qui sont de l’exploitation pure. Nous l’avons bien vu durant la pandémie, dans quelles conditions le personnel soignant et le personnel d’entretien étaient contraints de travailler. Qu’est-ce qui fait qu’une société aussi riche a appauvri à ce point les services directs à la population? Ce n’est pas propre aux services aux personnes vieillissantes. C’est vrai ailleurs dans le réseau de la santé, notamment quand on regarde l’effritement du modèle des CLSC, dont il ne reste plus rien. C’est la même chose dans le domaine de l’éducation, où l’on a vu les services aux élèves s’appauvrir au fil du temps. J’étais présente dans les écoles, où nous avons dû mener des batailles de fou pour le maintien des services, pour que restent dans les écoles les conseillers pédagogiques, les conseillers en orientation, les orthopédagogues, les travailleurs sociaux… Tout cela a pratiquement disparu.

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