Dossier

Reconstruire les ponts entre les âges

Ce numéro de Liberté est arrivé par la bande. En pleine pandémie, deux amis de la revue nous ont proposé, coup sur coup et sans se consulter (ils ne se connaissent pas), des textes portant sur la condition et le traitement des personnes vieillissantes durant la crise déclenchée par la covid-19, qui a secoué le monde. Nous y avons vu une urgence, un besoin. Il s’agissait bien sûr, tout d’abord, de parler du réseau de la santé québécois, des centres d’hébergement et de soins longue durée (CHSLD) et de la violence d’un système qui, pour fonctionner, doit mettre au rancart une partie de sa population. Cela n’a jamais été aussi évident, frappant, que depuis le début de la pandémie. L’hécatombe survenue dans les CHSLD dès mars 2020 nous a mis face aux conséquences de l’incurie dans la gestion des soins de longue durée au Québec. Pendant des décennies, nous avons choisi d’ignorer le sous-financement des établissements et du personnel soignant, ainsi que les conditions indignes dans lesquelles un trop grand nombre de citoyen·nes se retrouvent au crépuscule de leur vie. Un an après le début de la pandémie, nous apprenions que la moitié des 10 000 décès dus à la covid-19 au Québec étaient survenus dans les CHSLD, et 20% dans les résidences privées pour aîné·es. Les témoignages de celles et ceux qui étaient à pied d’œuvre au sein des établissements de soin et d’hébergement pour aîné·es sont accablants. Personnel débordé, malade et épuisé; résident·es déshydraté·es, affamé·es, laissé·es dans l’inconfort, privé·es d’air frais et de compagnie. Il suffit de rappeler qu’il a fallu déployer l’armée et la Croix-Rouge dans les CHSLD parce que les gens mouraient dans leurs excréments pour prendre la mesure de cet échec collectif. Tout cela était pourtant prévisible. Comment a-t-on pu laisser les choses dégénérer ainsi?

Ce dossier propose donc de réfléchir, de manière plus large, à ce que ce triste constat dit de notre société. En effet, comment un pays riche comme le nôtre en arrive-t-il à sacrifier les personnes âgées en les laissant vivre et mourir dans des conditions inhumaines et dans la plus grande solitude? Qu’est-ce que cela révèle de nous quand ceux et celles qui ont la plus longue expérience de vie, celles et ceux qui ont le plus à nous apprendre, sont dévalué·es au point de devenir invisibles, fantômes?

Chez certains mammifères, notamment la baleine, les aïeux sont des passeurs, passeurs de savoir, passeurs de traditions, en vérité passeurs de monde; lien entre les générations, ils assurent ainsi la cohérence de leur culture à travers le temps. Dans notre monde soi-disant civilisé, nous cachons les aîné·es, les gardons reclus·es à attendre la mort dans des endroits où iels sont inaudibles. Que refusons-nous d’entendre? Il s’agit d’un choix de société et non pas d’un destin inéluctable. Des décennies de gouvernance néolibérale de l’État ont mené à la désintégration des services publics et du tissu social, c’est une évidence, si bien que nous avons dû traverser la tempête pandémique sur un radeau plein de trous. Et malgré le ton paternaliste et faussement bienveillant du premier ministre François Legault, rien n’indique que son gouvernement ira dans une autre voie. Pourtant, la richesse d’une société ne se mesure pas toujours en argent sonnant et trébuchant, en bénéfices financiers, en termes économiques, et ne pas écouter nos passeurs·euses, les aîné·es, c’est amputer notre avenir. Qui de nous ne deviendra pas vieux?

Nous qui, à ce moment de notre histoire, une jonction, devrons prendre le temps qu’il faut pour assurer la transmission aux générations futures de ce que nous sommes et de ce que nous jugeons précieux, nous devrons rétablir le dialogue et trouver de nouvelles façons de vivre ensemble. Tout nous le dit, tout déraille. Notre traitement des populations âgées nous démasque, et dans nos sociétés polluantes, la vie humaine est en effet moins valorisée que les biens matériels. Comment en sommes-nous arrivé·es là? Tout se passe comme si nous désirions repousser loin de notre champ de vision ce qui demande du soin, de la nature aux populations vulnérables. Nous avons une responsabilité, les un·es envers les autres d’abord, puis envers les générations à venir. Il nous faudra reconstruire les ponts entre les âges, car la jeunesse ne dure qu’une saison, et une société entière construite autour du mythe d’une jeunesse inépuisable, de la vitesse et de la fête perpétuelle est condamnée à l’éphémère, à la disparition.

Nous vous invitons à lire ce dossier en gardant ces questions en tête. Si les textes rassemblés ici abordent différents aspects du vieillissement, ils parlent tous, en filigrane, d’une coupure, d’un refus, d’un vide. S’il s’agit d’un difficile constat, nous aimerions qu’il soit néanmoins un point de départ à une réflexion positive que nous pouvons mener, ensemble.

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Découvrez ce texte ainsi que plusieurs autres dans le numéro 332 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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