Essai libre

Prendre soin des paroles effacées

Au lendemain de #MeToo, la riposte se fait sentir dans la multiplication des poursuites et des mises en demeure. Mais les espaces alternatifs, investis par celles qui n’avaient pas de lieux de parole, exercent une pression dans les rouages de la justice. Le rapport de force se resserre.

En ce matin de mai, j’ouvre le journal en ligne. La réalisatrice Lyne Charlebois poursuit au civil le fondateur de Juste pour rire, Gilbert Rozon, qu’elle accuse de l’avoir violée. À l’heure du dîner, l’animatrice d’une émission de radio mentionne le retrait par son éditeur d’une biographie de Philip Roth, dont l’auteur, Blake Bailey, a été publiquement accusé d’agressions sexuelles. Quelques jours auparavant, j’écoutais l’actrice et animatrice Maripier Morin fondre en larmes à l’émission Tout le monde en parle, alors qu’elle revenait sur les agissements problématiques de «la Maripier d’avant» sa thérapie – notamment des remarques racistes et des agressions sexuelles à l’encontre de collègues du milieu culturel.

Petit préambule pour nous (re)mettre, si besoin est, dans l’ambiance «post-#MeToo» («post» dans le sens de «nous y avons plongé et ne reviendrons pas en arrière»). Ambiance d’une société déchirée par le sexisme ordinaire et la prédation normalisée? Sans doute. Ambiance – et c’est ce dont je souhaite discuter ici – de luttes pour déterminer quels sont les espaces légitimes de parole, qui sont les personnes qui y ont accès et à quelles conditions. Nous n’en sommes plus qu’aux seules vagues de dénonciations: nous en sommes aux frappes punitives, aux représailles, aux efforts de reprise du terrain des personnes qui ont été visées par des allégations et de leurs allié·es. Nous en sommes au moment de décider, collectivement, si l’on trouve normal que quelques personnes – très largement des femmes – prennent sur elles de faire entendre des voix qui ne trouvent pas d’écoute ailleurs. Quand j’écris «normal», je demande à la fois si l’on croit qu’elles en ont le droit, d’une part, et si l’on considère que ça devrait être leur responsabilité, d’autre part. Une décision que doit prendre la société québécoise dans son ensemble, et le milieu des arts et de la culture parmi d’autres.

Vous pardonnerez, j’espère, l’aspect parfois fragmenté de ce texte. Tant d’enjeux, juridiques, politiques, éthiques, notamment, s’entrechoquent dans les appels d’air créés par les dénonciations, qu’il est difficile de n’ouvrir qu’une seule porte et de garder les autres fermées. Ce texte aurait pu être écrit comme un roman dont vous êtes le héros, avec ses embranchements multiples qu’il faut parcourir plusieurs fois pour connaître toute l’histoire. Évidemment, il ne sera pas question ici de connaître toute l’histoire, mais de percer des brèches dans l’imaginaire libéral qui tapisse nos enceintes démocratiques. Je m’y demanderai ce que sont l’espace public, la légitime défense et la réputation, et qui parmi nous peut réellement se prévaloir de ce bel arsenal de promotion et de protection de son individualité.

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Vous pouvez lire ce texte en entier dans le numéro 332 de la revue Liberté, disponible en format papier ou numérique, en librairie, en kiosque ou via notre site web.

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