Entretien

Louis Gaudreau et Véronique Laflamme

Pour que le logement soit un droit

Partout au Québec, les indicateurs sont au rouge. Les taux d’inoccupation révèlent une pénurie de logements abordables dans plusieurs municipalités. On observe une flambée du montant des loyers dans la grande région de Montréal comme ailleurs dans la province. Le phénomène des «rénovictions» prend de l’ampleur et, au même moment, les prix de l’immobilier s’envolent. À l’été 2020, des dizaines de ménages locataires se sont retrouvés à la rue au 1er juillet et des campements de fortune sont apparus dans plusieurs quartiers de Montréal. Au mois de juin 2021, la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, a déployé un plan d’intervention pour épauler les locataires à l’approche du «jour du déménagement». Cela n’a pas empêché près de cinq cents ménages de contacter des services d’aide car étant toujours à la recherche d’un logement à cette date. Malgré tout, le gouvernement de François Legault continue de nier l’existence d’une crise du logement.

Véronique Laflamme est organisatrice communautaire depuis dix-sept ans dans le domaine du droit au logement, dont douze au Front d’action populaire en réaménagement urbain (FRAPRU), dont elle est l’actuelle porte-parole. Louis Gaudreau est pour sa part sociologue et professeur à l’École de travail social de l’UQAM. Il est membre du Collectif de recherche et d’action sur l’habitat et chercheur à l’IRIS. Il est également l’auteur de l’ouvrage Le promoteur, la banque et le rentier (Lux éditeur, 2020).


Quels sont les arguments qui soutiennent l’existence d’une crise du logement au Québec en 2021?

Véronique Laflamme — Tout d’abord, il n’est pas nouveau qu’on nie la crise, on n’a qu’à comparer la situation actuelle à la pénurie du début des années 2000, où les taux d’inoccupation étaient extrêmement bas, et où l’on voyait des dizaines de ménages à la rue au 1er juillet. Cette année, la ministre Laforest joue sur les mots en affirmant que le taux d’inoccupation a augmenté. Or il a augmenté de façon temporaire et artificielle. Par exemple, dès l’été 2021, avec la reprise du tourisme, des logements qui avaient été remis sur le marché de la location à long terme retourneront sans doute sur le marché locatif de courte durée. D’autres logements seront loués par des étudiants d’ici et d’ailleurs s’il y a un retour au «présentiel» à l’automne. Le taux pourrait donc redescendre très rapidement, puisqu’on n’a pas réglé le fond du problème, c’est-à-dire que le marché actuel ne peut pas répondre aux besoins d’une majorité de locataires. C’est vrai à Montréal, mais c’est aussi vrai ailleurs dans la province. À Gatineau, par exemple, le taux d’inoccupation est extrêmement bas depuis des années, et les loyers sont chers. Des villes comme Drummondville, Granby ou Rimouski voient aussi leurs taux d’inoccupation s’approcher de zéro.

Cela dit, dans tous les cas, on ne peut pas réduire la crise du logement à un taux général d’inoccupation. Si on voulait évoquer d’autres chiffres, on pourrait déjà observer la hausse du coût des loyers, ou le nombre de ménages locataires qui ont des besoins impérieux de logement, soit 244 000 à l’échelle du Québec. Ce sont des locataires qui occupent un logement inabordable, trop petit ou insalubre et pour qui il n’y a pas d’autres options. Nous sommes incapables de déployer un filet social pour ces personnes qui vivent dans des conditions inacceptables pour une société riche comme la nôtre. Elle est là, la crise. D’un côté, on laisse au marché privé le soin de répondre à des besoins auxquels il ne peut pas répondre, laissant ainsi s’effriter le parc de logements abordables; de l’autre, on refuse d’investir dans des politiques sociales et on ne fait rien pour protéger les locataires contre les expulsions et les hausses abusives de loyer.

Louis Gaudreau — Je crois en effet que c’est là-dessus qu’il faut réorienter le discours. Le libre marché n’a jamais fonctionné, point, mais encore moins dans le secteur du logement. S’il y a des crises du logement qui, jadis, ont pu être résolues, c’est grâce à des interventions publiques qui avaient pour objectif d’encadrer l’activité du marché. Le pari qu’on a fait, au Canada, a toujours été de dire qu’on ne se substituera pas au marché, qu’on allait l’encadrer. Je pense aussi qu’il y a, sur le plan strictement économique, des choses à déconstruire. Les arguments utilisés pour parler de la crise ne tiennent pas la route, à commencer par la question du taux d’inoccupation. Démontrez-moi que, lorsque le taux d’inoccupation remonte, les loyers baissent pour revenir à un niveau acceptable par rapport aux revenus! Parce qu’elle est là, la source des besoins impérieux de logement. Lorsqu’on réduit la crise à un taux d’inoccupation, et donc à un chiffre magique de 3%, qui représenterait le point d’équilibre sur le marché, ça ne règle pas le problème. Le taux d’inoccupation est d’ailleurs passé au-dessus des 4% dans la région de Montréal dans les dernières années. Quel a été l’effet sur le prix? Infime.

VL — Selon les données du recensement de 2016, on voit qu’il y a eu, en effet, une amélioration du revenu des ménages locataires, notamment à cause du contexte économique plus large. Mais le loyer moyen déclaré n’était pas le même que celui compilé par la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL). Si on regarde la hausse du loyer déclaré moyen, on constate que les loyers ont augmenté plus vite que les revenus d’une partie importante des ménages locataires. Il y a bel et bien eu une déconnexion entre le prix des loyers et la capacité de payer des ménages, dont le revenu moyen, à Montréal, est inférieur à 40 000$. Si on regarde le taux de logements accessibles aux gens qui ont un revenu de 36 000$, il est de 1,5%, ce qui est très bas. La crise, c’est aussi l’incapacité du marché privé à répondre aux besoins concrets des ménages locataires. Ce n’est pas qu’un taux d’inoccupation ou une hausse moyenne du loyer moyen sur un nombre «x» d’années. Le fait que les locataires soient aujourd’hui chassés par des stratagèmes douteux (les «rénovictions», par exemple) et se retrouvent à devoir absorber des hausses de loyers qui n’ont rien à voir avec l’évolution de leurs revenus représente pour eux un appauvrissement net. C’est ça qui est préoccupant: l’appauvrissement accéléré, généralisé, d’une partie des ménages locataires.

Il faut aussi parler des reprises de possession par les propriétaires, qui contribuent au cycle des expulsions. Une reprise de logement en entraîne souvent une autre. Les gens plus aisés se disent: tant qu’à payer un loyer cher, je vais devenir propriétaire. Ils achètent, reprennent un logement et chassent un locataire, qui se retrouve sans solution de rechange abordable. Toutes les politiques qui insistent sur l’accès à la propriété pour répondre aux besoins de logement contribuent à l’insécurité des ménages locataires, qui ne savent jamais quand ils seront chassés, et se retrouvent à payer leur logement trop cher.

LG — La question des expulsions est importante, elle est au cœur de la dynamique. Si les taux d’inoccupation ne constituent pas la seule mesure de la crise, puisque ce n’est pas ce qui agit sur l’évolution des prix, alors qu’est-ce qui explique la situation? Pourquoi y a-t-il autant de pression sur le prix des loyers? Il y a plusieurs explications, et notamment l’argent disponible pour l’investissement immobilier, mais la plus inquiétante, ce sont les expulsions. C’est devenu un phénomène tel que, dans certains secteurs, les gens vivent dans un véritable régime de précarité résidentielle. Quand tu es locataire, soit tu es chanceux d’avoir ton logement, ou tu as avantage à prendre le premier logement qui passe après une expulsion, ou alors à consentir à des hausses que tu n’aurais pas acceptées dans un autre contexte. Ça joue pour beaucoup dans le rapport de force des propriétaires. Si les propriétaires n’ont pas toujours l’avantage sur le plan de la disponibilité, ils l’ont indéniablement sur les plans juridique et symbolique, à travers la capacité d’expulser.

VL — Cette incertitude, ce stress, cette précarité vécus par les locataires sont centraux pour comprendre la crise. Cela influence le choix que font certains de défendre ou non leurs droits, d’utiliser ou non les recours disponibles. On le voit bien, tant sur le plan de la discrimination que sur celui des hausses abusives de loyer: connaître ses droits et les exercer, ce sont deux choses différentes. Cette crainte constante de perdre son logement pousse à faire profil bas, et l’insuffisance des mécanismes de protection devient encore plus criante.

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