Les voies ensoleillées

Deux Canadien·nes français·es s’évertuent à détourner les pouvoirs, à délégitimer toutes les prises de parole – la leur en premier.

«Sunny ways! Sunny ways, my friends!» scande Justin Trudeau le soir de sa première victoire électorale, dépoussiérant un discours libéral vieux de plus d’un siècle: Laurier s’inspirait alors d’une fable millénaire dans laquelle le soleil et le vent se disputent pour savoir qui arrivera à dévêtir un cavalier. Le vent tempête pour arracher le manteau, mais le cavalier le serre plus fort contre lui; le soleil réchauffe l’air, et le cavalier retire lui-même son vêtement. Sans surprise, le mièvre Canada prétend que «le chaud rayon du patriotisme» pousserait tout un chacun à reconnaître la grandeur du pays au point de ne plus s’empêtrer dans la différence. Craignant à ce point le vent qu’il n’interviendra plus dans des affaires provinciales, Laurier laisse le Manitoba abolir les écoles d’instruction française. Tout aussi rayonnant que son maître à penser, Trudeau ne bronche pas lorsque l’Université Laurentienne abolit ses programmes de langue française et de culture autochtone.

Derrière son chaleureux sourire, la torpeur libérale ne sait pas comment s’opposer à l’effacement des cultures minoritaires sur le territoire canadien. Anéantir une université, si cela est fait selon les règles des créanciers, n’émeut pas le bilingue premier ministre. Suivons nos aïeux dans cette traversée boréale où la complaisance face à l’hégémonie marchande jaillit du même terreau canadien-français qui s’offusque ensuite de son effacement. Comme chaque aventure mérite sa playlist, commençons par cette chanson qui résonne comme une épître au pape: «Une colombe est partie en voyage / Autour du monde elle porte son message / […] / Elle croit / Qu’il y a quelque part / Un pays pour l’espoir / Et qu’elle pourra le voir.» Qu’importe si les écoles manitobaines et les universités de l’Ontario sont passées à sac du jour au lendemain, la colombe de Céline Dion aura porté son message dans «la paix, l’amour et l’amitié».

À peine l’Amérique «découverte» par les Européens, quelques malheureux marins français partent pour le nord du Nouveau Monde afin d’y fonder une colonie, mais ces terres nouvelles sont rapidement abandonnées dès que leur rentabilité est remise en question. Qu’y aurait-il à tirer de quelques arpents de neige? Ainsi s’instaure la suite monotone des velléités coloniales canadiennes-françaises, quelque expansion toujours suivie d’un repli. Faisons des bébés qui parlent français, baptisons-les à l’église catholique, mais attention: si on s’éloigne trop, plus de langue, plus de culte. Cumulant la fatigue à force de déplacements, ce peuple croît comme il cultive, lentement et faiblement, puisant dans les maigres ressources que lui offrent des sols pauvres soumis aux gels printaniers.

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